Romans avec musique

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Lorsque la musique joue le premier rôle dans un roman ou une pièce de théâtre, le musicien se trouve partagé entre la recherche d’une évasion dans un univers qu’il ne connaît que trop ou l’observation critique attentive à la moindre fausse note. L’exercice le plus difficile consiste évidemment à mettre en situation des personnages ayant réellement existé. Difficile alors de s’abriter derrière la petite phrase : « toute ressemblance avec… ». Il faut que ça sonne vrai et si les personnages mis en scène ont vécu à une époque récente, le danger est d’autant plus grand car il y a des témoignages, des vidéos, des enregistrements sonores. Pas pour la voix de Ravel, car on n’en a jamais trouvé la moindre trace enregistrée. Mais on sait beaucoup de choses sur lui, sa taille, ses goûts, sa maladie. Et sous la plume de Jean Echenoz, tout semble plus vrai que cette vérité transmise (Ravel, Editions de Minuit).

Michel Ouimet incarne Maurice Ravel © Marion Duhamel

Michel Ouimet incarne Maurice Ravel © Marion Duhamel

Magie qui fonctionne aussi bien à la scène dans l’adaptation d’Anne-Marie Lazarini. Je ne devrais pas parler d’adaptation car c’est le texte qui est récité à tour de rôle par les trois protagonistes, avec quelques coupures pour maintenir le rythme. Cette alternance entre récit à la troisième personne et reprise du propos à la première nous maintient dans la magie du livre tout en donnant vie aux personnages en tête desquels Michel Ouimet incarne un Ravel d’une stupéfiante crédibilité : l’apparition en projection au fond de la scène d’une photo de Ravel semble dédoubler le personnage (Théâtre Artistic Athévains à Paris jusqu’à la fin de l’année).

Chostakovitch tel que le présente Sarah Quigley dans son roman La Symphonie de Leningrad (Mercure de France) m’a laissé une impression bizarre. Cette évocation du siège de Leningrad (1941) au cours duquel Chostakovitch composa son immense Septième Symphonie sonne plus véridique dans la description des situations que dans la mise en regard des personnages :

Dmitri Chostakovitch

Dmitri Chostakovitch

Karl Eliasberg, le chef de l’orchestre de la radio qui va donner la première locale de cette symphonie, manquait-il à ce point d’envergure? Coincé entre une mère abusive, sa vénération pour Chostakovitch et une certaine jalousie à l’égard de Mravinski, le personnage est un peu falot et ses rapports conflictuels avec les instrumentistes de son orchestre sonnent trop faux pour convaincre. Quant à la description du compositeur au travail, c’est toujours l’écueil. On se souvient de Ken Russell à propos de Tchaïkovski ou des films sur Beethoven. Même Miloš Forman n’avait pu échapper à cet écueil, avec pourtant un compositeur dont on sait qu’il composait dans des conditions les plus improbables. Ceux qui ont le mieux réussi à rendre crédible l’acte créateur d’un compositeur, ce sont ceux qui en ont contourné la représentation : ne rien montrer, comme Ronald Harwood dans Collaboration (Richard Strauss).

UnknownFinalement, c’est peut-être lorsque des musiciens parlent eux-mêmes de musiciens qu’ils sont le mieux représentés. Dans Retour à Salem, Hélène Grimaud ne cherche pas  à mettre en scène le personnage de Brahms mais à résoudre une énigme qui fait revivre l’auteur du Requiem allemand et ses contemporains, notamment ses rapports avec la famille Schumann (Albin Michel).

Sans aucun doute, il est plus agréable de s’évader dans des romans où la musique joue un rôle essentiel avec des personnages inventés. Mais cette évasion ne devient possible que lorsque le romancier parle la langue des musiciens. Nous avons, comme toutes les professions, un jargon qui vaut ce qu’il vaut. Si le médecin a fini par admettre qu’on parle d’anti-douleur au lieu d’antalgique, le musicien est loin d’avoir fait le même chemin. Et ce genre de détail peut faire toute la différence. Il y a quelques années, une traduction mal finie comme celle des romans de Ketil Björnstad gâchait le plaisir de bon nombre de lecteurs car les héros n’y parlaient pas la langue des musiciens (La Société des jeunes pianistes et L’appel de la rivière, JC Lattès).

Olivier Beys

Olivier Beys

A l’inverse, dans Concerto pour la main morte, Olivier Beys nous entraîne vers un univers perdu, au fin fond de la Sibérie, en compagnie de Colin Cherbaux, un pianiste français qui cherche à retrouver la mobilité d’une main droite allergique au Deuxième Concerto de Rachmaninov. Pas très crédible, ai-je lu sous la plume de certains critiques littéraires. Dommage qu’ils se soient mal informé, comme certains auteurs. Cette maladie existe, sous une forme ou sous une autre. Sinon pourquoi certains pianistes au sommet de leur carrière se consacreraient-ils au répertoire pour la main gauche pendant quelques années ? Dans le cas présent, les symptômes sont seulement un peu exagérés. Cette évasion sibérienne sonne le besoin d’échapper aux pressions de la carrière, besoin de se ressourcer auprès d’inconnus (la manière dont son hôte, Vladimir, amène Colin à se dévoiler est un modèle d’interview imaginaire), mal-être des interprètes dans une société surmédiatisée, tout sonne vrai. Danièle Thompson avait traité ce thème sur le plan de l’humour au cinéma dans Fauteuil d’orchestre. Olivier Bleys l’aborde sous un angle dramatique et montre que la force d’une belle amitié peut aider dans ces parcours semés d’embuches que sont les carrières de musiciens (Albin Michel).

Mais la plus belle mise à contribution de la musique nous vient d’Italie, sous la plume de Mariapia Veladiano (La Vie à côté, Stock). Un auteur qui n’hésite pas à mettre dans la bouche d’une de ses héroïnes : « Bach était un bigot protestant, prolifique comme un lapin de batterie qui a eu la chance de saisir dans l’air du temps un refrain ennuyeux comme la mort qu’il a anobli en l’affublant des louanges du Très-Haut, amen ! ». Ou « Wagner : de la musique pour les sourds. A force de vibrations, même eux finissent par entendre images-1quelque chose. » Quant à Mozart, ce ne serait qu’ « un parjure impénitent qui souffrait d’un délire d’omnipotence érotique. Il composait pour séduire les jouvencelles à la chaîne. » Et n’allez pas croire que tante Erminia, l’auteur de ces propos, soit un de ces personnages allergiques à la musique. C’est une pianiste concertiste pédagogue, qui n’a a priori aucun compte à régler avec la musique. Une telle approche a de quoi surprendre, et pourquoi pas séduire. Oser se démarquer des jugements convenus, c’est une force, cette force que la musique va apporter au personnage principal du roman, la jeune Rebecca ; cette force que la tante excentrique va lui insuffler pour surmonter un handicap de naissance auquel s’ajouter un contexte familial des plus troubles. La musique est une vie à côté sans laquelle Rebecca n’aurait peut-être pas survécu. Docteur, faites moi une ordonnance de musique s’il vous plait !

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