Berlioz critique

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Musiciens et critiques ne font pas toujours bon ménage, c’est de notoriété publique. Leurs objectifs divergent, ce qui induit souvent des excès difficiles à admettre. Mais qu’en est-il lorsque le critique est lui-même musicien, et surtout exerce parallèlement les deux métiers ? Rare aujourd’hui, cette situation était autrefois fréquente. Fauré, Dukas, Debussy nous ont laissé des trésors qui comptent parmi les témoignages les plus authentiques de la vie musicale de leur temps. Avant eux, les romantiques s’étaient lancés dans la bataille avec passion, Schumann et surtout Berlioz. Non sans excès parfois, mais toujours avec sincérité. Bien sûr, on peut décoder en filigrane les clans, les chapelles, les amitiés. Mais leur propos est d’abord guidé par leur état de musicien. Quand ils parlent d’un concert, ils sont autant dans la salle que sur la scène. Quand ils rendent compte d’une œuvre nouvelle, ils sont autant sur le papier qu’à l’écoute.

Hector Berlioz

Hector Berlioz

Berlioz a pratiqué la critique musicale pendant l’essentiel de sa vie. On sait que la composition ne nourrit pas son homme ; l’enseignement ou la pratique instrumentale sont des compléments alimentaires indispensables. Berlioz était incapable d’enseigner, trop original, trop indépendant pour se glisser dans le moule d’une structure. Berlioz instrumentiste était guitariste, et médiocre paraît-il. Par contre, il disposait d’une fort belle plume qui s’est affinée au fil des années. En dehors des recueils de chroniques publiés de son vivant et réédités notamment depuis 1969, dans le cadre de l’Édition du centenaire (de sa mort), de gigantesques travaux éditoriaux ont été entrepris pour réunir sa correspondance (8 volumes chez Flammarion, 1972-2003) et ses critiques. Une dizaine de volumes seront nécessaires pour regrouper la totalité des critiques qu’il a publiées principalement au Journal des débats. Les six premiers sont parus chez Buchet-Chastel (1996-2008). La Société Française de Musicologie vient de prendre le relais avec une distribution assurée par les Éditions Symétrie, ce qui nous vaut le septième volume consacré aux années 1849-1851.

Une chose frappe d’emblée, les proportions. Berlioz disposait d’un espace sensiblement plus développé que ses successeurs actuels, ce qui lui permettait Berlioz critiqued’entrer dans les détails de son analyse. Car c’est d’abord un analyste qui parle, analyste-poète parfois, qui pourrait entendre « éternellement sans regretter la longueur de l’éternité » certains mouvements de symphonies de Beethoven. Mais analyste qui explique d’abord une phrase musicale, sa valeur ou sa pauvreté, avant de traiter des qualités de celui qui la soutient ou de ses carences.

C’est aussi un éducateur, conscient des manques éducatifs notamment au sein des institutions officielles. Il cherche à faire connaître les maîtres anciens ou à révéler ses contemporains mal connus, Gluck ou Weber, Stradella ou Grétry. Grâce à lui, on découvre que Bach ou Haendel n’étaient pas absents des salles de concert.

Et quelle lucidité lorsqu’il s’insurge contre l’usage consistant à faire exécuter des quatuors à cordes par l’ensemble des cordes de la Société des Concerts : prophète, Berlioz l’était, ce qui n’a pas empêché Mahler de faire le chemin inverse un demi-siècle plus tard pour mieux faire sonner (paraît-il) les quatuors de Beethoven.

L'Opéra Royal de Covent Garden à Londres

L’Opéra Royal de Covent Garden à Londres

Quant à l’humour de Berlioz, il ne manque pas de piquant, ainsi lorsque, à Covent Garden, il se voit relégué au paradis car son pantalon, pas tout à fait noir, ne répond pas au dress code affiché : « une mise décente est de rigueur ». On y joue Le Freischütz, avec ses propres récitatifs pense-t-il, puisque c’est à la demande de Covent Garden qu’il les a réalisés et que l’affiche mentionne son nom. Surprise, surprise : « J’avais beau prêter l’oreille, je ne reconnaissais pas une mesure. Tout était changé ». Résultat d’une cabale qui avait fait reculer le directeur. « Sans doute ces pauvres récitatifs n’avaient pas de pantalon noir ! ».

Je me plais à imaginer Berlioz traitant de la vie musicale d’aujourd’hui : la construction de la Philharmonie de Paris et les luttes d’influence qui l’entourent ; le statut des intermittents ou plutôt les disfonctionnements d’un régime bien moins coûteux que les CDD ; la parité chez les chefs d’orchestre ; la maladie du jeunisme (ou de l’âgisme) chez les agents artistiques et organisateurs de concerts. Berlioz, qu’en penses-tu, toi qui sais t’enflammer pour les belles causes, mais qui sais aussi faire preuve d’une lucidité à toute épreuve.

Nul doute que tu aurais assisté aux obsèques d’Henri Dutilleux et que tu lui aurais consacré des pages sublimes.

Nul doute que tu aurais pris fait et cause pour les maisons d’édition musicale française rachetées l’une après l’autre par des groupes étrangers pas toujours compétents pour valoriser notre répertoire.

Nul doute que… pardon, je m’arrête. « Sachez-moi gré de ma réserve, elle me coûte assez et croyez que je suis enchanté de n’avoir plus rien à vous dire. »

 

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