Sur la route de la soie

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Comme toutes les grandes métropoles issues de l’URSS, Tachkent a une tradition musicale importante. Celle que Tolstoï qualifiait d’Istanbul du pauvre a été la ville refuge des intellectuels russes pendant l’attaque allemande de la Seconde Guerre mondiale. On y croisait Chostakovitch, Anna Akhmatova ou le jeune Weinberg, alors répétiteur à l’Opéra. Les élites musicales de Moscou et de Leningrad déplacées à Tachkent y créèrent une forte tradition que la jeune république d’Ouzbékistan a conservée. On continue à y parler russe à 90% et l’orchestre est composé à parité d’Ouzbèques et de Russes. TamerlanPour évacuer les souvenirs d’un passé pas toujours bien vécu, la statue de Karl Marx qui trônait sur la place centrale de Tachkent a été remplacée par celle de Tamerlan, ce sanguinaire conquérant qui a inspiré Haendel avant de devenir le symbole d’un nouveau nationalisme. Fier sur son destrier, évoquant la statue équestre de Louis XIV, il pointe le bras en direction du nord d’où vinrent d’autres ennemis. Ce serait en fait un geste protecteur du peuple ouzbèque, geste qu’il n’a jamais pu faire car blessé au bras droit par une flèche, son bras ne pouvait pas tenir seul à l’horizontale.

Mais je ne suis pas venu pour faire du tourisme, l’orchestre m’attend.

J.1. La salle de répétition semble remonter aux origines de l’orchestre, pupitres et chaises de style. On attend la rénovation de la vraie salle. Le cubage m’inquiète un peu, mais dès les premières notes, je réalise que la coupole qui la surplombe en son centre opère un effet salvateur sur la réverbération. Face à moi, derrière les cuivres, une étrange peinture murale. Au centre, un masque me regarde, une allégorie de la comédie pas très rassurante, mais je préfère ne pas m’attarder ; elle me ferait battre à quatre temps des mesures à six. N’est-ce pas Tamerlan qui se cache derrière le masque pour surveiller ce visiteur étrange ? Celui qui a conquis le pays et bien d’autres aux alentours ne se laissera pas impressionner par ce Gaulois sans moustaches qui pense que le ciel de la salle de répétition pourrait lui tomber sur la tête.

IMG_3539 salle répLes musiciens arborent un visage empreint d’une curiosité bienveillante. Je décode : on va jouer autre chose que Tchaïkovski et Rachmaninov. Fauré et Wissmer ce matin. Un coup d’œil panoramique avant de commencer : les cordes sont féminines à 75%. On m’a laissé entendre que les femmes n’avaient pas le droit de quitter le pays sans l’autorisation du père ou du mari, la réciproque n’étant pas vraie. Leur sonorité généreuse me rappelle Saint-Péterbourg ou Ankara. Un peu opaque pour de la musique française, mais on progresse vite. Les bois sont les plus gênés. Toujours la qualité des anches.

J.2. Ce matin, on commence avec le Boléro, seule pièce du programme que l’orchestre a déjà jouée. Le matériel est russe, un piratage de l’époque soviétique bourré de fautes. Entre autres coups de génie, Ravel avait trouvé le moyen de mêler deux piccolos et une flûte (avec un cor et un célesta) pour reconstituer une sonorité d’orgue de barbarie. Mais dans la version russe, l’effet est gâché car le deuxième piccolo (jugé trop aigu ?) a été remplacé par une flûte. Donc à l’octave inférieure. Et la jeune flûtiste qui tient cette partie ne joue pas de piccolo. Qu’à cela ne tienne, le premier flûtiste se propose et prend pendant quelques mesures la partie de sa collègue. Bel exemple de solidarité.

L’après-midi, ce sont les étudiants du Conservatoire qui m’attendent pour des master classes. L’un d’entre eux me propose l’ouverture de La Chauve-souris. A croire que les étudiants de cette classe de direction d’orchestre font tous leurs armes sur ce canon viennois. Souvenez-vous de la vidéo qui a circulé largement sur le net il y a quelques mois : un gamin de huit ans « dirigeant » cette ouverture. Aujourd’hui, je retrouve les mêmes problèmes avec un étudiant d’une vingtaine d’années. Trop de gestes qui altèrent la précision. « Mais quand on regarde les vidéos de Bernstein ou de Dudamel, ils font beaucoup de gestes. » Je ne sais plus quoi répondre. Heureusement, l’image de Pierre Monteux, sobre parmi les sobres, me traverse l’esprit. « Vous connaissez Monteux ? ». Silence embarrassé. « Le créateur du Sacre du printemps, de L’Oiseau de feu, de Daphnis et Chloé. » Changeons de sujet.

photoJ.3. Dans la symphonie de Wissmer, la percussion doit faire usage d’un tambourin (traduisez tambourin provençal, comme celui de L’Arlésienne). Dans le monde entier, cet instrument est l’objet d’une confusion que nous devons à la traduction anglaise du tambour de basque : tambourine. Albion, cause de tous nos malheurs, même à Tachkent ! Tout percussionniste non averti voyant le mot tambourin sur une partition de musique française s’empare d’un tambour de basque. Le résultat n’est pas vraiment le même : rien de commun entre les grelots basques et le son sourd et étouffé de l’instrument provençal. En théorie, c’est simple, en pratique un vrai tambourin, ça ne se trouve pas partout. Procédons donc par approximation. Et là, miracle. Tandis qu’Otabek, mon fidèle interprète, discute avec les intéressés — tout le monde en profite pour donner son avis —, un mot revient régulièrement. C’est celui d’un tambour local que le premier percussionniste va chercher au magasin. Un chiffon sur la peau pour l’étouffer un peu et on se croirait au pays de Cézanne.

Au Conservatoire, je travaille aujourd’hui avec les cordes de l’orchestre de chambre. Le Carnaval des animaux. Quel niveau, quelle discipline. Impeccable tenue d’archet. On retrouve la flexibilité de l’école russe et comme le métier ne leur a pas encore donné de mauvaises habitudes, ils sont ouverts à tout. Il paraît que je ressemble vraiment à un lion quand je fais « roar ».

J.4. Le Poème de Chausson me permet de découvrir une jeune violoniste promise à un bel avenir. Dinara Sabitova a déjà assimilé la subtilité de cette musique. L’orchestre a du mal à résister aux effluves sonores que peut déchaîner une orchestration trop généreuse. Mais ils veulent aider leur jeune collègue et on va y arriver. Instant de détente, j’explique ce qu’est un chausson (aux pommes) en français. Instant de vérité où les gourmands se dévoilent. Ce qui me permet d’apprendre que le même gâteau, en russe, s’appelle… charlotte.

TachkentJ.5. Nous sommes maintenant dans la grande salle du Conservatoire où se déroulera le concert. Bonne acoustique ; implantation montée un peu à la hâte car nous sommes coincés entre la classe d’opéra et une fête organisée par le ministère de l’Intérieur. Les praticables et les chaises ne font pas bon ménage, l’une d’entre elles bascule, un bassoniste s’effondre, les quatre fers en l’air, mais heureusement indemne ; ce n’est pas le cas de son basson.

L’autre soliste, le violoniste Askar Salimdjanov (18 ans), nous donne une vision d’une étonnante sagesse du Rondo capriccioso de Saint-Saëns. Là où d’autres ne résistent pas à la fuite en avant pour mettre en valeur leurs qualités techniques, Askar reste calme, peut-être trop calme. Mais il a le temps. Il vient d’être accepté à Singapour pour parfaire sa formation pendant les quatre prochaines années. Dans la famille, on voit loin : sa sœur aînée, Tamila, a déjà remporté le concours international de Rio de Janeiro, ce qui lui a permis de se produire au dernier Festival de Montpellier.

Dernière retrouche au Pelléas de Fauré. « Je n’ai jamais entendu mon orchestre jouer aussi piano » me confie le directeur, un ténor qui a fait carrière au Bolchoï à l’époque de sa gloire. Compliment ou perplexité ? Le premier jour, j’ai parlé aux musiciens de « sonorité brouillard ». Chaque fois que j’y reviens, ça provoque de grands éclats de rire. Mais le résultat est là. Les difficultés sont plus faciles à dominer avec le sourire que dans la crispation.

J.6. Un excellent concert vient couronner nos efforts. Nos musiciens ouzbèques sont devenus des francophones de la musique. Et j’ai gagné mon excursion à Samarcande.

J.7. Salle d’embarquement à l’aéroport de Tachkent (après une fouille serrée qui a permis au douanier de bien s’amuser avec mes baguettes) : un jeune collègue qui m’a reconnu vient vers moi, Aziz Shokhakimov. Il part diriger à Stuttgart. Lauréat du Concours Gustav Mahler à Bamberg en 2010 (ce même concours qui avait consacré Gustavo Dudamel), il me parle de l’orchestre avec un peu de tristesse : c’était l’égal des grandes formations moscovites ou pétersbourgeoises mais les musiciens quittent le pays et les invités sont si rares…  Quels fruits porteront une semaine d’efforts ?

 

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