Du Châtelet à Pleyel

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Après les représentations d’opéras de John Adams que je mentionnais dans mon dernier billet, le Châtelet nous entraîne dans un autre univers de la musique américaine avec The King and I. Ce pur produit de Broadway débarque en France dans une production spécialement commandée pour la scène du Châtelet, qui s’est fait depuis quelques années une spécialité du répertoire dit « léger », toutes cultures confondues. D’Offenbach à Rodgers et Hammerstein, il n’y a qu’un pas. Tous n’ont qu’un seul objectif, nous faire rêver. Avec parfois un message sous-jacent qu’une bonne lecture scénique, comme celle de Lee Blakeley, laisse entrevoir sans se prendre la tête entre les mains. Ce roi du Siam n’est-il pas un de ces monarques éclairés conscient du décalage entre le niveau culturel de son peuple et celui de l’élite occidentale ? Par moment, il me fait penser à Frédéric II

© Marie-Noëlle Robert – Théâtre du Châtelet

de Prusse ou à la Grande Catherine de Russie. Certes, Anna Leonowens n’est ni Voltaire ni Diderot, mais elle incarne la connaissance avec une force de caractère qui montre, si besoin est, que les femmes savaient s’imposer bien avant l’existence des mouvements féministes. Cette gouvernante anglaise appelée à la cour du Siam pour parfaire l’éducation de la descendance impériale (admirable Christine Buffle le soir où j’ai vu le spectacle) finira par adopter ce pays qui a découvert, grâce à elle, quelques notions d’humanité.

Tout ceci traité par les maîtres de Broadway à qui l’on doit aussi The Sound of Music (produit également au Châtelet il y a quelques saisons), Oklahoma ou South Pacific. Le surtitrage permet à présent de présenter un répertoire indissociable de sa langue d’origine. On pourrait imaginer les opérettes viennoises ou russes (un répertoire totalement inconnu chez nous) sur la même scène. Il nous tarde aussi de découvrir Gilbert et Sullivan, les homologues anglais du trio Offenbach-Meilhac-Halévy.

Lambert Wilson reprend le rôle que Yul Brynner a marqué à la scène comme à l’écran. Rien de commun ; alors que son prédécesseur incarnait le pouvoir despotique, Lambert Wilson joue sur cette volonté de faire évoluer les connaissances, sans jamais perdre de

© Marie-Noëlle Robert - Théâtre du Châtelet

© Marie-Noëlle Robert – Théâtre du Châtelet

vue qu’il détient le pouvoir. Et grâce à cette évolution, son fils pourra commencer à faire disparaître une étiquette trop étouffante.

Un spectacle de divertissement n’est pas nécessairement vide de tout sens. Musique facile à écouter, certes (expression que je préfère à « musique légère », trop péjorative), mais lorsqu’elle est bien jouée, musique admirable au sens premier du terme. Le mal dont a souffert ce répertoire c’est d’être tombé dans la médiocrité avec des interprètes « spécialisés », des chefs et des orchestres qui auraient été incapables de jouer une symphonie de Mozart. Quand c’était trop difficile, on coupait, ou on transposait. On massacrait. Les matériels d’orchestre des ouvrages d’Offenbach portent encore les stigmates de cette époque peu glorieuse. Heureusement, les temps ont changé. Régine Crespin fut l’une des premières grandes dames du chant à contribuer à la résurrection de ce répertoire. La suite, on la connaît sans qu’il soit besoin de dresser une liste des généreux contributeurs. Les grands n’ont plus honte de servir ce répertoire, bien au contraire. Et ils font des émules.

Le contenu peut alors prendre toute sa valeur. Offenbach avait ouvert le feu en s’attaquant au pouvoir de Napoléon III ; Messager, Reynaldo Hahn ou Christiné avaient repris une approche initiée par Marivaux ; Bernstein avait transposé le drame shakespearien dans un nouvel univers. Cet univers qui se découvre dans le livre de Jonathan Cott, Dîner avec Lenny (Christian Bourgois). On peut même y trouver une filiation entre l’Opéra de Bernsteinquat’sous et West Side Story. Nous étions en novembre 1989, un an avant la disparition de Lenny. Passionnante conversation qui dura douze heures où ce génie multi-musical livrait en vrac ses dernières confidences. Les questions sont parfois surprenantes mais peu importe ; ce côté parfois involontairement candide amène des réponses qu’un interlocuteur spécialisé n’aurait jamais obtenues. Et Bernstein n’avait-il pas signé une autre comédie musicale intitulée Candide ? A Broadway, elle n’avait pas dépassé deux cents représentations, ce qui la rangeait parmi les échecs ; il est vrai que le pessimisme n’est pas de mise dans ce genre d’ouvrages. Les cadavres pas davantage, ce qui fait dire à Bernstein que West Side Story n’est pas une comédie musicale de Broadway car elle n’en respecte pas les codes. A moins qu’elle les ait fait évoluer. N’est-ce pas à Broadway qu’elle triomphera avant de crever l’écran ?

Quelques jours après ce dîner offert par Bernstein à Jonathan Cott, c’était la chute du Mur de Berlin. Bernstein y dirige alors l’Hymne à la joie beethovénien avec des musiciens des principaux orchestres des puissances d’occupation en Allemagne. « Je vais mettre le mot Freiheit à la place de celui de Freude », liberté à la place de joie, autre message lourd de sens.

Je reviens à The King and I pour m’attarder à ce qui se passait en fosse ; la presse parisienne spécialisée semble avoir ignoré qu’il y avait un orchestre et un chef au service de cette musique. L’orchestre est celui qui s’est consacré tout au long de son histoire à toucher des publics que d’autres ne touchent pas : Pasdeloup, le champion des concerts populaires. Comme Colonne et Lamoureux, ses sœurs en association, la haute société musicale parisienne les ignore. Au point d’en faire les prochaines victimes de la restructuration annoncée du paysage musical de la capitale. Dès le début 2015, la fermeture de Pleyel — pardon, l’interdiction faite à ses futurs exploitants d’y accueillir une note de musique classique — fera de Colonne un orchestre sdf. Lamoureux jouera à Gaveau et dans des églises, donc avec des restrictions de répertoire dues à la taille de la scène de Gaveau. Pasdeloup s’en sortira mieux entre Gaveau, le Châtelet et la Philharmonie. Mais dans tous les cas, le public habitué à suivre ses orchestres en un lieu précis sera la victime de ces luttes de pouvoir dont la musique n’a aucun besoin en ces temps de crise.

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