La valise du musicien

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Comme tout individu appelé à voyager régulièrement, le chef d’orchestre possède une valise. Et il partage une part importante de son temps avec cette valise. Autant dire que les relations qu’il entretient avec elle sont fondamentales pour le bon équilibre de l’artiste, donc pour la réussite des concerts qu’il est appelé à donner dans des pays plus ou moins éloignés. Tout passe ainsi par le choix de ce que je n’oserais qualifier d’objet tant son rôle et sa personnalité sont fondamentaux. Un choix ? non, plutôt une rencontre.

En principe, la pudeur voudrait que je taise les conditions dans lesquelles j’ai fait la connaissance de la mienne. Sachez seulement que ce sont ses roulettes qui m’ont fait craquer. Non qu’elle roulât des mécaniques, mais elle se déplaçait avec une telle élégance, une telle souplesse, qu’il était impossible de résister à ce silence presque parfait. Enfin, je n’allais plus réveiller mes chers voisins en traversant la cour de l’immeuble le matin de bonne heure pour aller prendre un avion quelque part dans le nord parisien.IMG_4316 Et sa couleur, élégante, racée, digne des meilleures ganaches de Robert Linxe ou de Pierre Hermé. Le matériau noble, discret mais facile à reconnaître. Tous ses arguments étaient bons pour me faire craquer : jamais un mécanisme roulant n’avait été aussi léger ni aussi solide. Et le soufflet pour agrandir légèrement le contenu sans transformer ma queue de pie en chiffon. Et ses multiples poignées permettant de la soulever dans diverses positions en épargnant cette partie de l’individu que les chefs d’orchestre présentent au public. Fabriquée en France, qui mieux est (les ministres reprennent souvent mes idées perso). Nous repartîmes ensemble et elle prit nom : Tchoklaite.

Que de miles parcourus ensemble, chacun ayant son propre avis sur la qualité du service des différentes compagnies aériennes. Je n’aime pas Aeroflot, dont le personnel navigant arbore toujours marteau et faucille sur les manches de son uniforme. Elle aime bien Middle East Airlines pour des raisons jamais avouées (je me suis toujours demandé si on ne leur servait pas un mezzé en soute ­— ou en douce). J’aime bien Alitalia et sa fantaisie. Elle n’aime pas les compagnies low cost car son billet n’est pas inclus dans le mien. Elle n’aime pas Turkish Airlines car un retard à Istanbul lui a fait rater la correspondance pour Ankara. J’avais eu plus de chance, ou plutôt beaucoup couru. Elle arriva, seule, par le vol suivant. Par sécurité, je l’avais attendue à l’aéroport : elle était encore très jeune et de telles émotions réclament un surcroît d’attentions.

Un jour, elle voulut vivre sa vie. Je l’attendais à Grenade, elle était partie à Mexico. J’étais tellement content de la retrouver au bout de deux jours que je n’ai pas eu le courage de lui faire les gros yeux. En plus, elle était légèrement blessée. Mais depuis, elle se sent frustrée car je ne lui confie plus jamais mes partitions. Pourtant elle aime la musique et voudrait tuer le temps pendant ses longs séjours en soute : « Une petite symphonie de Beethoven, juste pour m’occuper ». Inflexible, je reste inflexible. Les baguettes aussi, elle aime bien. Là, elle a eu sa chance grâce au 11 Septembre. La relation avec les tragiques événements américains ne saute pas aux yeux, néanmoins elle s’explique… la paranoïa américaine en matière de contrôles ayant donné lieu à la confiscation de baguettes transportées en bagage à main par certains de mes éminents confrères (la musique n’adoucirait-elle plus les mœurs ?). Depuis, j’opte pour la sécurité avec deux baguettes en soute et deux baguettes en cabine. Quel luxe ! Et Tchoklaite jubile. Je n’ose imaginer ce qui se passe en soute.

Tchoklaite est joueuse : parfois munie du précieux carton jaune qui, en principe, lui assure un acheminement prioritaire (aucun lien avec le sport qui soulève les foules), elle s’amuse à sortir parmi les dernières. « J’avais rencontré une copine sympa, on a fait la causette sans se rendre compte du temps qui passait… ». Pour se faire pardonner, lors du voyage suivant, elle met un point d’honneur à se présenter en tête sur le tapis de l’aéroport de Budapest. Et de regarder avec un peu de gêne mon ami le pianiste PG qui voyageait avec moi : sa valise s’était échappée vers une destination inconnue. Pendant trois jours, il me fallut supporter les remords de Tchoklaite qui n’avait pas veillé sur sa consœur pendant le voyage. PG était beaucoup plus serein. J’ai admiré comme il maîtrisa le concerto que nous venions enregistrer.

Plus récemment, lorsque la fin de mes relations avec France Musique m’a permis de donner davantage de concerts à travers le monde, j’ai fait un beau cadeau à Tchoklaite. L’étiquette ivoire qui ornait sa poignée la plus élégante (les valises aussi portent des bijoux), devinez ce qui lui est arrivé : elle a changé de couleur. De l’argent, silver en langage valise. IMG_4305Si vous aviez vu sa joie, indescriptible, et elle m’a alors avoué qu’elle allait enfin pouvoir cesser le régime auquel elle s’astreignait depuis des années pour ne pas dépasser 23 kg. C’est pas d’lamour, ça ? Elle avait même manigancé un adorable scénario avec mon attaché-case pour épargner mes coudes endoloris : ils étaient convenus de confier un maximum d’objets pesants à Tchoklaite en espérant que la balance de l’enregistrement n’y verrait que du feu. Hélas, les bonnes intentions se heurtent parfois à la raideur d’employés fraîchement recrutés cherchant à faire du zèle. Il a fallu ouvrir Tchoklaite devant une file remuante de voyageurs impatients et un aéropage d’agents d’aéroport agacés pour la délester de livres et chaussures. Quelle humiliation ! Mais ce petit incident m’a permis de découvrir que mes bagages faisaient bon ménage. Depuis, lorsqu’ils ne voyagent pas, Tchoklaite et l’attaché case résident côte à côte sur la même planche de rangement. Esprit de famille vraiment touchant, mais qui m’inquiète néanmoins car, sous ladite planche, est placardée au mur une affiche d’un concert où j’ai dirigé l’Apprenti sorcier. Pourvu que ça ne leur donne pas des idées !

 

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