Rire en musique

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Un site musical des plus sérieux affichait ces dernières semaines un appel à contribution musicologique sur le thème du rire en musique. Je vois déjà les sourires en coin : rire et musicologie, c’est comme Mozart et rap, inconciliable. Pourtant, le rire en musique existe depuis toujours : Une plaisanterie musicale de Mozart, la Symphonie des adieux de Haydn, la Cantate du café de J.S. Bach, le Duo « pour deux lunettes obligées » de Beethoven, certaines pages de Rameau ou chansons de la Renaissance, les pièces de Satie, le répertoire est riche. Au point de voir se multiplier les spectacles dans lesquels notre bonne musique que certains qualifient de classique est tordue en dans tous les sens, essorage garanti à 1200 tours après un solide décrassage relevant parfois du décapage. Au moment où le Quatuor tire sa révérence après trente-cinq ans de bons et loyaux services, j’assistai récemment au spectacle du groupe Cinq de cœur intitulé « Le Concert sans retour »[1]. Cinq chanteurs de talent qui ont fait réfléchir le passionné d’humour musical qui signe ces lignes. Faire rire, oui. Mais qui faire rire, comment faire rire et avec quoi ? Le risque majeur est de ne pas être compris. Les humoristes « généralistes » que l’on entend peut-être un peu trop aujourd’hui l’ont compris qui n’hésitent pas à forcer la dose au point de ne plus sortir de la marmite de la vulgarité. A l’inverse, le côté « private joke » est dangereux car seule une élite peut suivre. C’est ce images-1qu’affirmaient les organisateurs de concert lorsque l’on souhaitait importer en France le concept des concerts Hoffnung : trop rares auraient été ceux qui auraient perçu toute la subtilité de Léonore IV, du Concerto popolare « pour terminer tous les autres » ou du Concerto pour tuyau d’arrosage. Il a fallu se contenter du disque. De même, les élucubrations du Professeur Schickele qui consacra sa vie à exhumer l’œuvre de P.D.Q. Bach (le dernier fils de J.S., le raté de la famille que l’on cachait) et à la cataloguer (numérotation précédée de la lettre S, images-2comme Köchel pour Mozart) n’ont traversé l’Atlantique qu’en galettes de vinyle (aujourd’hui en CD). C’est mieux que rien et on connaît ainsi ces monuments du rire que sont l’Unbegun Symphony[2], Eine kleine Nichtmusik[3], le Pervertimento pour cornemuses, bicyclette et ballons, les Erotica Variations ou la cantate Iphigénie à Brooklyn.

La recette de ces spectacles passe par une règle fondamentale : personne ne doit s’ennuyer. Il en faut pour tous les goûts, ce qui ne pose aucun problème à une époque où le mélange des genres règne en maître, pour le meilleur et pour le pire. Mais peut-on être bon dans tous les genres ? Sans une qualité irréprochable, dans la conception comme dans la restitution, la satire tombe à plat. Et la qualité de conception passe par la diversité, diversité des genres et des rythmes. Le comique répétitif a du bon, mais il peut lasser. framboise_01Lorsque Peters Hens, le violoncelliste de La Framboise frivole, revient sans arrêt sur La Mère Michel, on ne peut qu’en rire car à chaque fois il y a une petite touche différente. Mais quel métier ! que n’ont pas tous les comiques. Et c’est cette petite touche de diversité dans la répétition qui fait la différence entre l’ennui et le rire. Mozart, Beethoven ou Schubert connaissaient bien le procédé qui ont toujours apporté quelque modification aux réexpositions d’éléments déjà entendus.

Un autre paramètre joue un rôle important : avec ou sans paroles ? les débuts du Quatuor étaient sans paroles ; les Désaxés cultivent aussi le tout en musique ; Paul Staïcu et Laurent Cirade (Duel) n’abusent pas non plus du verbe. Et vous souvient-il de ces deux étudiants anglais, les Cambridge Buskers, qui présentaient l’intégrale des symphonies de Beethoven en moins de deux minutes ou la musique que Louis XIV avait commandée à Marc-Antoine Charpentier pour l’Eurovision (sic) ? Mais rares sont ceux qui ont gagné le pari de faire rire sans parler. Souvent, pour amplifier l’effet du comique musical, leurs metteurs en scène les poussent vers des disciplines annexes, danse acrobatie, mime ; des métiers qu’il faut apprendre et la qualité musicale peut s’en ressentir. Avec paroles, ce sont des comiques pour qui la musique n’est qu’un auxiliaire dans l’écriture du sketch. Généralement, il est plus aisé de susciter le rire avec la parole, ce qu’avaient compris Poiret et Serraut, Francis Blanche, Bernard Haller ou Jean Yanne.

Mais quelle que soit la démarche, la musique nous offre des visages insoupçonnés grâce à ces talents pleins d’imagination. L’époque « Touche pas à mon Bach ! » est bien révolue. Nous avons besoin de ce sens de l’humour car du sérieux un jour naquit l’ennui. Voire même une certaine forme de répulsion. Ne diffuse-t-on pas du Mozart à l’extérieur des images-3hypermarchés en zone « sensible » pour faire fuir les loubards ? Bach en jazz, ça marche ; Mozart en rap, c’est trop nul. Le pauvre, il a déjà subi Natasha St Pier et son méconnaissable Chérubin. A tout prendre, je préfère la Reine de la nuit de Florence Foster Jenkins et j’attends avec impatience la sortie du film où elle sera incarnée par Meryl Streep. Fous rires à l’horizon.

Quelques liens à suivre … pour rire.

Hoffnung http://www.youtube.com/watch?v=PVC1AkIJh68

http://www.youtube.com/watch?v=2Vi7v2eVmJ0

Le Quatuor http://www.youtube.com/watch?v=jfe8F-ZvplI

PDQ Bach http://www.youtube.com/watch?v=enT9oAE0TxM

http://www.youtube.com/watch?v=9rGVXLNQ3dY

Les Désaxés http://www.youtube.com/watch?v=EQ44eSeLjYI

La Framboise frivole http://www.youtube.com/watch?v=7Fqpw241-hc

Cambridge Buskers http://www.youtube.com/watch?v=BI5LCCaMoCo

Duel http://www.youtube.com/watch?v=iG5719pBRT0

Jean Yanne http://www.youtube.com/watch?v=l3B9MIW8Az4

Florence Foster Jenkins http://www.dailymotion.com/video/x4feuf_florence-foster-jenkins-reine-de-la_music

Alleluia http://www.youtube.com/watch?v=ZCFCeJTEzNU

 

 

 


[1] Théâtre du Ranelagh à Paris.

[2] à rapprocher le l’Unfinished Symphony (inachevée) de Schubert.

[3] Pour les non germanistes, le titre original de la Petite musique de nuit de Mozart est Eine kleine Nachtmusik ; P.D.Q. transforme la nuit en …rien.

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