Passage des siècles

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

 

 

1515, 1615, 1715, 1815, 1914… 20??

Non, ce n’est pas un quiz ni une manière détournée de vérifier vos connaissances historiques. Un simple constat, que bien des historiens ont fait avant moi. Le passage des siècles va rarement de pair avec le calendrier. Dans son excellent livre, La Musique au tournant des siècles (Fayard), Brigitte François-Sappey montre avec le talent qu’on lui connaît que l’histoire Fayard BFSde la musique a connu une mutation importante au moment où changeait le premier ou le deuxième chiffre du millésime. Mutation qui, à mes yeux, n’est qu’un aboutissement logique de l’évolution connue au cours des décennies précédentes. Certes, la deuxième manière de Beethoven est importante, tout comme le Testament d’Heiligenstadt, mais elle n’existe pas sans la première. L’arrivée de l’Art Nouveau et la création de Pelléas et Mélisande sont des jalons incontournables, mais là encore il y a des prémices qui restent dans notre monde musical. La mort de Louis XIV, Waterloo, la Première Guerre mondiale sont plus lourdes de conséquence, y compris pour la musique. A chaque fois, une page se tourne avec fracas. Les Six réfutent romantisme et pseudo impressionnisme. L’opéra-comique français traduit un besoin de divertissement qui servira de punching-ball à Berlioz. Réaction analogue sous la régence après le long règne de Louis XIV. A chacune de ces mutations, un mur sépare deux époques, pour reprendre l’expression d’Albert Roussel auquel se réfère fort justement Brigitte François-Sappey. Et aujourd’hui?

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Mstislav Rostropovitch devant le Mur de Berlin en 1989

Le mur était-il celui de Berlin, tombé avec un quart de siècle d’avance? Le mur, était-ce la crise financière de 2008? N’est-ce pas plutôt l’ensemble d’un système qui commence à s’effriter? Partout, on vante la création de nouvelles structures, orchestres de jeunes, rapprochements entre partenaires irréconciliables grâce à la magie de la musique. Comment ne pas s’enthousiasmer pour le partenariat entre musiciens arabes et israéliens au sein du West-Eastern Divan Orchestra de Daniel Barenboïm? comment rester insensible aux résultats d’El Sistema au Vénézuela ou des orchestres de jeunes qui se développent dans le monde entier depuis près de quarante ans? comment oublier le travail irremplaçable des musiciens qui s’investissent dans le partage de la musique auprès des publics défavorisés? Mais derrière ce qui n’est parfois qu’une façade, l’édifice se lézarde. Le plan mis en place progressivement par Marcel Landowski et ses successeurs semble être la proie d’une colonie de termites qui n’a de cesse que de racler les fonds de tiroir pour combler des déficits qui auraient pu être anticipés. Orchestres, conservatoires, festivals sont victimes de réductions budgétaires, ou plutôt de redéploiements budgétaires aussi importants que subits, sans possibilité de se retourner: du jour au lendemain, vous apprenez que des sommes importantes ne seront pas reconduites, au risque de mettre au chômage une part importante du personnel. Mais cet argument n’a plus aucun poids. Le public privé de culture? Pas davantage. Alors que l’on sait aujourd’hui que la culture est un facteur de croissance économique non négligeable. On ne perd pas d’argent en subventionnant la culture, on investit. C’est prouvé. Malheureusement, la classe politique a subi récemment un renouvellement (droite et gauche confondue) et a porté aux affaires une génération qui n’a souvent aucune notion de l’importance du fait culturel. Et quand elle y est sensible (ne broyons pas du noir), elle vit dans l’instant présent, en temps réel. Le retour sur investissement doit être immédiat. Difficile d’expliquer à ces “fonceurs” qu’il faut dix ans pour jouer correctement du violon, qu’il faut une génération pour forger un orchestre, sans parler du public qu’il faut savoir créer et entretenir pour que les salles ne se vident pas. En période de crise, la culture devrait être la dernière victime des restrictions budgétaires, l’ultime planche de salut. Malheureusement, c’est le contraire qui se produit.

Certes, quand on assiste au triste spectacle du démantellement du tissu musical français où chacun rejette sur d’autres la responsabilité des faits, où personne ne veut céder un pouce de ses avantages acquis, on peut comprendre le désintérêt de certains politiciens. Qu’ils aillent au diable, semble-t-on lire dans leurs pensées. Mais si l’on commençait par balayer devant notre porte? Après les trente glorieuses, les ambitions de certains orchestres furent revues à la baisse. Certains emplois permanents peu sollicités, comme la seconde harpe ou le piano, disparurent de l’organigramme car il était difficile de justifier leur maintien alors qu’ils parvenaient à peine à occuper un mi-temps (payé plein-temps). Les partenaires sont-ils mûrs aujourd’hui pour opérer par copier-coller? J’ai peur qu’il soit encore trop tôt et qu’il faille encore attendre que la situation se dégrade davantage pour voir évoluer les mentalités de certains. Ce n’est qu’un exemple. Il y en a beaucoup d’autres. Comme le devenir des orchestres régionaux dans le nouveau découpage en treize régions. Pascal Rophé avait fort justement crié au feu lorsque le rattachement de Nantes à la Bretagne avait été évoqué.

timthumb.phpMarcel Landowski aurait cent ans cette année. Triste centenaire, totalement oublié au profit d’autres anniversaires de personnages plus médiatiques qui n’ont pas manqué de lui mettre des bâtons dans les roues. Pourtant, si notre pays compte autant d’orchestres, si nos instrumentistes sont recherchés dans tous les orchestres du monde, si nos conservatoires sont pleins, c’est à lui qu’on le doit. Les aînés se souviennent d’une époque où les musiciens d’orchestre gagnaient à peine de quoi se nourrir. France Soir avait fait sa une avec une violoniste tombée d’inanition pendant une répétition, car elle n’avait pas mangé à sa faim depuis plusieurs jours. Ce temps est heureusement révolu. Jusqu’à quand?

2015, le passage du siècle est douloureux, comme les précédents. Mais contrairement aux précédents, on ne voit aucun indice de reconstruction. Sommes-nous trop gâtés? Nous manque-t-il un choc aussi violent que celui qu’avaient connu nos aînés? J’aimerais répondre par la négative. image_5752_1_previewMais un récent voyage en Moldavie me fait penser le contraire. Ce pays est probablement le plus pauvre d’Europe, avec un niveau de vie environ cinq à dix fois moindre que le nôtre, selon le mode de calcul. Il n’y a pas si longtemps, le pays était sous le joug soviétique et les héritiers de ce régime n’ont quitté le pouvoir que depuis peu laissant un pays exsangue. A Chișinău, la capitale, deux orchestres symphoniques et un opéra. J’étais invité à diriger la Philharmonie nationale, pour l’ouverture de la Semaine de la Francophonie. Un orchestre majoritairement féminin. Explication: les hommes travaillent à l’étranger et envoient leur salaire pour soutenir la famille. Ici, la parité n’est pas le principal sujet de préoccupation. Les visages sont tristes, mais l’occasion de préparer un programme différent suscite un sursaut; éphémère, il faut l’entretenir jour après jour. Une épidémie de grippe vient décimer les cordes. Trois violons, deux altos; les vents ne sont pas épargnés. Pas de remplaçants, ils sont à l’étranger. La première clarinette a été rappelée de Roumanie pour ce programme délicat. D’autres auraient baissé les bras, mais ici chacun veut gagner la partie ensemble et le concert sera une réussite.

Et nous? sommes-nous assez pauvres pour savoir unir nos forces et pouvoir réagir ainsi?

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