Compte pénibilité

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

La mise en application de la dernière tranche du compte pénibilité m’a ouvert les yeux sur une triste réalité : les musiciens pratiquent des métiers pé-ni-bles. Moi qui croyais, comme beaucoup de mes confrères, être béni des dieux en étant tombé tout petit dans la marmite d’une certaine potion qui permet de rendre les autres heureux en étant soi-même heureux, j’avais tout faux. Il est vrai que c’est au fil des années qu’on apprend, on apprend son métier, on en apprend sur son métier…

Reprenons donc ensemble la nouvelle loi qui définit les dix facteurs de risques susceptibles de rendre pénible une activité professionnelle.

La manutention manuelle de charges : sauf à mener carrière dans sa ville de résidence, le musicien est appelé à transporter (parfois) son instrument et (toujours) sa valise. Heureusement, les compagnies aériennes volent à notre secours en nous interdisant d’emporter plus de 20 ou 23 kg de bagages, unknownselon les cas (j’oublie les bénéficiaires de billets d’avion qui ont pu négocier des conditions de voyage plus agréables que le commun des mortels). De l’avis de mon rhumatologue préféré, la valise est tout aussi efficace que la raquette de tennis pour altérer le bon fonctionnement du coude. Verdict : pénible.

Les postures pénibles ou positions forcées des articulations : à chacun d’apprécier selon son activité musicale. Le bras gauche du violoniste, les lèvres du trompettiste ou du corniste, les poumons du hautboïste, les articulations du pianiste, les cordes vocales du chanteur. STOP ! Pardon, j’ai oublié ma propre chapelle : lever le bras très haut sur le dernier temps de chaque mesure (surtout en fosse), n’est-ce pas pénible ?

Les vibrations mécaniques : qui n’a vécu dans un orchestre ne saurait imaginer la masse de vibrations qui circulent sur un plateau ou dans une fosse. À commencer par celles émises par les percussions, mais aussi les ponctuations régulières des basses dans la musique baroque et classique. img_6434Pour éviter toute pénibilité, il faudrait ne jouer que les parties mélodiques, avec grande douceur (on dirait du Satie !), et par mesure (à 2 ou 3 temps ?) de précaution, enfiler des chaussures à semelles isolantes dignes de Neil Armstrong lorsqu’il foulait le sol lunaire.

Les agents chimiques dangereux, y compris poussières et fumées : c’est le facteur le plus pernicieux, car difficile à détecter. Je me souviens de mon cher maître, Paul Paray, qui avait la sympathique habitude de frapper l’estrade du pied gauche lorsqu’il dirigeait La Valse ou L’Apprenti sorcier, afin de communiquer un rythme immuable aux musiciens. Et il en faisait régulièrement sortir des nuages de poussière. Il est mort à 93 ans. La pénibilité conserve !

Les températures extrêmes : « Si on allumait la clim’ ? », réclame un contrebassiste après 31 minutes de répétition — « Ah non, elle fait du bruit, on n’entendra rien dans les pianissimos » rétorque une flûtiste — « Alors ouvrons les fenêtres » (s’il y en a) ajoute l’un unknown-1des représentants des musiciens qui croit mettre tout le monde d’accord. Motos, sirènes, marteaux piqueurs, bruits de foule, courants d’air. Gershwin, Honegger et Mossolov sont dépassés.

Le bruit : imagine-t-on le calvaire des musiciens placé juste devant les trompettes et les trombones ? Malgré des paravents en plexiglas, ils usent souvent de ces petits bouchons de mousse qui protègent les tympans. Obélix aurait mis des bottes de persil. Pénibilité, oui, et pour une fois je suis sérieux.

Le travail de nuit : à quelle heure commence la nuit ? Faudra-t-il, au nom de la pénibilité, supprimer les concerts et représentations lyriques l’hiver, après la tombée du jour ? Quant aux longues soirées d’été, faudra-t-il soigneusement calculer l’heure de début du concert pour être certain que l’accord final n’intervienne pas après le coucher du soleil ? Et attention aux excès de rubato ! Mieux vaudra respecter le métronome à la lettre. Un décret d’application pourrait peut-être envisager l’installation de radars pour lutter contre les ralentis excessifs.

Le travail en équipe successives alternantes : quelle qu’en soit la raison, toute tentative de remplacement relèvera désormais de la pénibilité.

Le travail répétitif : battre une succession de mesures à un temps dans un tempo rapide, n’est-ce pas répétitif ? imagesTirer et pousser l’archet, n’est-ce pas répétitif ? Souffler dans un instrument à vent, faire des gammes sur un piano, n’est-ce pas répétitif ? Un roulement de timbales, un trille, un trémolo, une vocalise… personne n’est épargné. Le facteur numéro dix, c’est vraiment le bouquet final.

 

Alors, quel remède ? Tout musicien qui se respecte ne peut se résoudre à vivre dans la pénibilité. Certes, il va gagner des trimestres de retraite. Une évaluation rapide m’a permis de déterminer que les violonistes devraient pouvoir faire valoir leurs droits à la retraite peu après la cinquantaine, les contrebassistes dix ans plus tôt, les altistes on l’ignore pour raisons spécifiques qui ne cessent de faire jaser, les cornistes et trompettistes après sept ans d’activité, et les percussionnistes après 42 mois seulement. Pour les chefs d’orchestre, c’est plus compliqué car la pénibilité à laquelle ils peuvent prétendre doit être déterminée par les musiciens qui auront joué sous leur direction. Faute d’un consensus, on peut donc imaginer qu’ils mourront à la tâche avant de pouvoir profiter des avantages de cette nouvelle idole.

 

Et qu’en pensent les employeurs qui vont devoir payer des heures supplémentaires pour calculer tous ces nouveaux avantages bientôt acquis ? L’idéal serait de programmer des œuvres excluant toute pénibilité. Oublions Haydn et sa surprise, Beethoven qui frappe à la porte, Tchaïkovski et son fatum démoralisant. Seules des œuvres écrites en valeurs longues, dans des tempos modérés, dans des nuances modérées, agrémentées de points d’orgue de longueur modérée seraient envisageables. Introuvables ? Il suffit de passer commande, cela stimulera la création contemporaine. Et le compte pénibilité aura au moins un effet positif.

 

4 commentaires

  • D’accord, entièrement d’accord vous hommes de l’art avaient des métiers ” très pénibles”, cela est vrai dès que l’on commence à vivre . En revanche il y a des “penibilites” qui m’étaient inconnues et que cette chronique humoristique m’a permis de réaliser

  • Dans ce billet traitant de la pénibilité du métier de musicien, je crois entrevoir l’esprit malicieux de l’immense “maître des notes”. Je l’en félicite tout en lui manifestant ma très amicale admiration ou mon admirative amitié (au choix). Le métier d’astronome est également “pénible” : il suppose de longues veilles à scruter le ciel ; et on n’est jamais à l’abri de tomber dans un puits.

  • Oh que vrai! L’on oublie facilement en tant que mélomane et même musicienne, ce à quoi doit faire face une ou un musicien qui fait partie d’un orchestre.

    Je vois des chefs d’orchestre qui déploient une constante énergie, ainsi que certaines femmes qui en donnent tant, en tant cheffe, qu’elles risquent de s’effondrer à tout moment. La position debout est plus qu’exigeante, et dire même épuisante. Tout ce que vous accomplissez pour ravir nos yeux, nos oreilles et activer notre matière grise nous nourrit et je vous dit MERCI et bravo pour votre ténacité et votre endurance.

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