Joutes musicales

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

La musique passe pour adoucir les mœurs. Malheureusement, dans bien des cas, elle est source de conflits ou d’affrontements regrettables : rivalités entre artistes, débats entre mélomanes qui dégénèrent, sans parler des retombées commerciales et financières qui sont plus souvent source de mésentente que d’harmonie. Euterpe aurait-elle perdu les pouvoirs qu’on lui prêtait ? La sensibilité parfois exacerbée des musiciens serait-elle la cause de regrettables dérives qu’on associerait plus logiquement à d’autres formes de caractère ?

A bien y regarder, la musique a toujours été au centre d’affrontements plus ou moins virulents. On pense d’emblée à la querelle des bouffons à propos de la suprématie en matière d’opéra (italien ou français ?). On pourrait aussi évoquer les joutes musicales entre instrumentistes de renom, ces ancêtres de nos concours nationaux et internationaux, organisées devant un public de cour et dont les conséquences en termes de notoriété étaient loin d’être négligeables. Elles étaient fort nombreuses et fort prisées, mais l’histoire n’a retenu que celles où étaient impliqués des musiciens de renom. Dès le milieu du XVIIe siècle, deux organistes-clavecinistes, Froberger et Weckmann, s’affrontaient à Dresde. Diplomatie oblige, Weckmann, qui était au service du prince-électeur, ne pouvait l’emporter sur le protégé de l’empereur Ferdinand III. C’est donc Froberger qui fut proclamé vainqueur et reçut une chaîne en or. Joute feutrée dans le respect des usages diplomatiques. On sait que les deux musiciens restèrent

Georg Friedrich Haendel

Georg Friedrich Haendel

Domenico Scarlatti

Domenico Scarlatti

très bons amis. A Rome, en 1707, une joute opposa Haendel et Domenico Scarlatti, tous deux en début de carrière (ils avaient vingt-deux ans). Haendel remporta l’épreuve à l’orgue, Scarlatti au clavecin : match nul ! En 1781, à Vienne, l’empereur Joseph II arbitra la rencontre entre Mozart et Clementi, le second jouant « avec art », le premier « avec art et goût ». On pourrait citer aussi Beethoven triomphant par KO de Steibelt, Louis Marchand prenant la fuite plutôt que d’affronter J.S. Bach, ou Liszt le virtuose l’emportant sur Thalberg le classique. Les critères étaient avant tout des critères de virtuosité et d’habileté dans l’art d’improviser.

C’est en écoutant deux frères musiciens et magiciens, les Virtuoses, que m’est venue l’idée de cette petite recherche. Sur scène, un piano. Quelques projecteurs. Deux pianistes dont le costume déjanté est une caricature de

© Jérôme Pouille

© Jérôme Pouille

la tenue de pingouin traditionnelle. Partage du clavier ou lutte pour se l’approprier ? L’un commence la Fantaisie-impromptu de Chopin, vite remplacé par l’autre. Les mains se croisent, les frères se bousculent sur le tabouret. Pour l’instant, rien de vraiment nouveau. Tous les comiques musicaux usent de cette approche très drôle, surtout quand c’est fait avec autant d’habileté sur un rythme haletant. Mais vont-ils tenir la soirée ? On sait comment la verve du Quatuor s’est tarie au fil des spectacles. Duel, La Framboise frivole ou d’autres comiques musicaux ont eu à surmonter le même écueil. Mais nos deux frères ont plus d’un tour dans leur sac, au propre comme au figuré. Car si Mathias et Julien Cadez sont d’excellents pianistes, ils sont aussi fils et petit-fils d’illusionnistes ; la magie n’a pas de secret pour eux. Pauvre chanteur dont le gosier restitue des balles rouges à chaque mesure

© Julien Rocton

© Julien Rocton

d’un Ave Maria de Gounod légèrement maltraité ! Pauvre chef d’orchestre qui doit faire jouer un (mini) orchestre de spectateurs ! Au cours de joutes successives, les musiques se déforment avec tact sur un contrepoint de gags qui se succèdent à rythme soutenu, toujours sans la moindre parole. On va de surprise en surprise, je n’en dirai pas plus ; elles sont spectaculaires et toujours inattendues. Seule réserve, le niveau sonore inutilement élevé. Il faut aller les entendre au Théâtre des Nouveautés à Paris. Comment trouver meilleure illustration de la définition du Larousse : « lutte spectaculaire où l’on rivalise de talent ».

https://www.lesvirtuoses.com

https://www.youtube.com/watch?v=Ur9QrEWBugo

https://www.youtube.com/watch?v=hXDbDTcnshM

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