Dictionnaires et encyclopédies : évolution obligée

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Diderot et ses amis ont fait de la France le pays de référence en matière d’ouvrages encyclopédiques. La forme d’esprit cartésienne y trouve ses marques, davantage que dans les grandes monographies ou les ouvrages de synthèse qui scrutent certaines périodes ou mouvements culturels, approche chère aux esprits germaniques et anglosaxons. La liste des grands dictionnaires et encyclopédies musicales de langue française depuis Rousseau et Fétis serait fastidieuse à lire, mais on doit se souvenir que les ouvrages anglais ou allemands qui font référence aujourd’hui par leur ampleur et le sérieux de leur approche n’auraient peut-être pas existé sans leurs ainés francophones.images

A l’heure d’internet, qu’en est-il aujourd’hui ? Le support papier est en perte de vitesse, du moins pour ce genre d’ouvrages. Finis les rayonnages aux belles reliures. Certains ont compris le virage qu’il fallait prendre. Le Grove est en ligne depuis fort longtemps. Ses homologues allemands suivent ou ont suivi le même chemin. Quant aux ouvrages francophones, une certaine pudeur m’oblige à ne pas en parler. En dehors de ces quelques exemples, Google, Wikipedia règnent sur la diffusion culturelle de la planète, avec l’approximation que l’on sait. La pratique du copier-coller n’a pas que des avantages. Quand on parlait autrefois d’un travail de bénédictin, l’expression avait un sens. Regretter le passé ne sert à rien. Même les bénédictins ont mis fin à la plupart de leurs publications culturelles. Aujourd’hui, il faut aller vite, il faut communiquer en temps réel, au risque de publier de grosses erreurs, faute d’avoir vérifié, croisé les informations et mis à profit un certain instinct de détective. Bien sûr, même une telle méthode de travail n’a jamais empêché de grosses bévues : le Larousse de la musique avait enterré le flûtiste Marcel Moyse une dizaine d’années avant qu’il quitte ce monde ; dans l’un de mes dictionnaires, un artiste s’est avéré être né largement après sa propre mort (deux chiffres inversés) ; et je pourrais en citer beaucoup d’autres. L’une des victimes les plus comiques du « tout très vite » est un grand pédagogue néerlandais du nom de Sem Dresden. Dans une biographie mal informée et mal relue, l’un de ses élèves s’est retrouvé étudiant à… Dresde, où il n’avait jamais mis les pieds. L’erreur est humaine. Mais l’erreur s’est colportée d’ouvrage en ouvrage et plusieurs élèves (pas seulement un seul) de ce maître néerlandais ont vu leur biographie enrichie d’un séjour saxon.

9782213704524-001-TSi internet a signé la mort programmée des encyclopédies ou dictionnaires musicaux « généralistes », d’autres formes de synthèse des connaissances musicales ont vu le jour sans équivalent sur la toile à ce jour. Le Guide de l’opéra russe d’André Lischke (Fayard) en fait partie. Contrairement aux autres ouvrages consacrés à des synopsis d’opéras (Kobbé ou Kaminski), le découpage est celui d’un livre qui suit une logique historique, des origines italianisantes aux perspectives actuelles en passant par l’affirmation d’une identité russe et tous les problèmes liés à la période soviétique. Au sein de ces chapitres, l’ordre chronologique s’impose. Donc, c’est à la fois un ouvrage qui peut se lire dans la continuité ou se consulter de façon ponctuelle. André Lischke a travaillé sur un champ d’action très large, de façon à intégrer ouvrages connus et ouvrages méconnus de chaque compositeur. Particulièrement utile, tout ce qui concerne le profil des rôles (certains responsables de distribution pourraient s’en inspirer) et surtout le commentaire personnel de l’auteur sur chaque opéra. Ce titre de commentaire n’est peut-être pas idéal, car il sous-estime à mon avis l’importance de cette partie de l’ouvrage, qui tient de l’analyse (mais le mot aurait fait peur), du commentaire historique et de la critique littéraire sous la plume de l’un des meilleurs connaisseurs de la culture russe. J’en ai fait l’expérience après avoir vu le film The Young Lady, tiré de la nouvelle de Leskov Lady Macbeth du district de Mzensk. Chostakovitch y a puisé la matière de son opéra éponyme, largement modifié à l’époque stalienne au point de n’y plus comprendre grand-chose. Ici, pour une fois, c’est clair et limpide !

Autre guide précieux qui nous entraîne dans un univers qu’ignorent les ouvrages généralistes, le livre de Zeina Saleh Kayali et Vincent Rouquès, Compositeurs libanais XXe et XXIe siècles (Séguier). BEcharaInutile de chercher ailleurs un ouvrage analogue, ça n’existe pas. 137 compositeurs y sont présentés avec une biographie sommaire et des listes d’œuvres qui permettent d’aller plus loin dans la connaissance de cet univers. D’ailleurs Zeina Kayali continue en ce sens avec des monographies des principaux compositeurs libanais : quatre sont aujourd’hui parues chez Geuthner (Bechara El-Khoury, Gabriel Yared, Naji Hakim, Zad Moultaka), en attendant les autres.

La diffusion sérieuse de la connaissance musicale a encore de beaux jours devant elle.

Laisser un commentaire