Humour musical

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

L’humour fait rire (en principe). Et le rire a un point commun avec la musique : ce sont d’excellentes thérapies. Loin de moi l’idée de réduire la musique à un simple remède (quoique l’idée de transformer la Sécurité sociale en sponsor culturel mériterait une réflexion approfondie). Mais force est de reconnaître que les spectacles musicaux comiques prolifèrent depuis quelques années. Faut-il y voir un signe des temps ? Besoin de s’évader grâce au rire ? Besoin de percevoir la musique autrement ? Ou est-ce simplement l’une des multiples facettes de ce crossover musical au succès croissant qui cherche à présenter la musique sous un nouveau jour ?

Un coup d’œil dans le rétroviseur s’impose d’abord. Le rire et la musique font bon ménage depuis une éternité, généralement par le biais de l’humour. Sans remonter au déluge, les exemples sont nombreux : Mozart et sa Plaisanterie musicale, Haydn et sa Symphonie « la Surprise », images Rossini et ses Péchés de vieillesse, Offenbach bien sûr. Moins connus, les Concertos comiques de Corrette ou l’ouverture du Vaisseau fantôme revisitée par Hindemith. On l’a oublié, mais l’opéra-comique faisait rire à l’origine. Il n’en a gardé qu’un qualificatif. L’opéra bouffe et l’opérette ont pris la relève. Même les plus sérieux, comme J.S. Bach ou Beethoven ont succombé à la tentation du rire, le premier avec son Quodlibet, le second avec son Duo pour deux lorgnons obligés.

Un livre récemment publié, Le Rire en musique (sous la direction de Muriel Joubert et Denis Le Touzé, Presses Universitaires de Lyon) va beaucoup plus loin en mettant en lumière la figuration musicale du rire que l’on trouve rire en musiquedans certaines œuvres, chez Debussy par exemple (Golaud dans Pelléas et Mélisande), ou chez Berlioz et Gounod avec le rire sardonique de Méphistophélès. On pourrait bien sûr ajouter le rire de Marguerite immortalisé (et détourné de son sens initial) par la Castafiore. Le rire n’est donc pas toujours comique, en témoignent le rire du Gendarme rapportant son nez à Kovalev dans l’opéra éponyme de Chostakovitch, celui des sorcières de Purcell ou Dvořák, ou Le Rire de Nils Halerius de Landowski.

Le rire a ses timbres dans l’orchestration, comme le montre fort bien Anthony Girard. On pense bien sûr au basson souvent caricaturé, mais aussi à la petite clarinette de R. Strauss dans Till Eulenspiegel, ou à des mélanges de timbres (xylophone et castagnettes pour souligner le staccato des bois dans Iberia de Debussy).

Dans toutes ces situations, le rire est au service de la musique. Le rire est un moyen alors que dans les spectacles musicaux comiques, il devient un but. La musique se met au service du rire. Avant même les fameux concerts Hoffnung (Londres, 1956 et 1958), avant même la découverte de P.D.Q. Bach, le dernier fils du Cantor (le raté, celui que l’on cachait), certains comiques avaient usé des chefs d’œuvres ism04394classiques pour provoquer l’hilarité (Bétove, Charpini et Brancato, Boris Vian, Francis Blanche, les Frères Jacques, Spike Jones, pour ne citer qu’eux). De numéros isolés insérés dans des spectacles au propos plus ouvert, on est passé à des spectacles entiers destinés à faire rire en musique. Le Quatuor, les Désaxés, la Framboise frivole, Duel et bien d’autres s’emparent du nouveau concept. C’est alors que surgit un encombrant paramètre, la durée. Comment articuler un spectacle d’une centaine de minutes sans tomber dans la monotonie ? Et comment se renouveler pour surmonter les risques d’usure médiatique ?

La récente apparition parisienne des Désaxés l’a montré : changement de ligne, mélange des genres excessif, tant musical que scénique, on touche à tout pour plaire au plus grand nombre, au détriment de ce qui faisait l’originalité et la qualité initiales de l’ensemble. Le Quatuor avait subi la même évolution qui l’a conduit à cesser ses activités, certes après un parcours de trente-cinq ans. Duel vient de tourner une page avec un nouveau spectacle, Duel 3. Laurent Cirade est toujours au violoncelle, exploitant le physique du méchant qui tyrannise sa partenaire. Sa partenaire, car il dialogue maintenant avec une pianiste aux multiples talents, Nathalie Miravette, qui a remplacé Paul Staïcu. Moins d’acrobaties Duel duo OKinstrumentales (on peut regretter l’inénarrable numéro de la carte de crédit du précédent spectacle, mais il fallait se renouveler) au profit d’un fil conducteur jalonné de véritables plages musicales (parfois volontairement malmenées, mais ces pauses sont nécessaires et permettent au spectacle de tenir dans la durée). La vidéo est un allié précieux grâce auquel nos complices parviennent notamment à ausculter les entrailles du violoncelle victime d’une phobie du cygne. L’ensemble ne manque pas d’humour, la qualité musicale est présente, alors pourquoi une telle amplification sonore qui écrase beaucoup de subtilités ? Pourquoi céder à la vulgarité pour commencer le spectacle ? La concession aux canons obligés ternit souvent les qualités fondamentales. Faire rire est une qualité rare. Ceux qui la possèdent doivent l’entretenir comme un trésor. Chercher à plaire grâce au rire c’est autre chose.

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