La magie berliozienne

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

« Il y a beaucoup à revoirdans notre monde musical […] mais comme nos révisions seraient sans intérêt pour le lecteur […] et que les réformes n’amèneraient peut-être que des déformations graves, autant vaut s’abstenir du rôle de censeur et se borner à celui plus modeste désigné par les Allemands sous le nom de recenseur ».

La critique musicale est un exercice d’équilibriste dont l’utilité est régulièrement remise en cause par ceux qui en sont les victimes. Et à lire certains papiers qui tiennent davantage d’un réglement de compte que d’un reflet de la représentation ou du concert critiqué, on ne peut qu’abonder en ce sens. La presse quotidienne perpétue cette pratique séculaire, et internet ne fait que l’amplifier. Mais parfois, la critique a un autre visage, une autre tenue, lorsque le signataire fait preuve d’une compétence et d’un recul qui ouvrent des horizons. Et aussi d’une curiosité qui fait dangereusement défaut aux critiques de notre temps. 

Récemment paru, le volume 9 des critiques d’Hector Berlioz donne l’occasion de remuer tous ces paramètres. Trois ans d’activité (1856-1859), plus de six cents pages, et quelle plume ! Tout y passe, pas seulement les manifestations de prestige qui sont les seules critiquées de nos jours. Le théâtre lyrique y a la part belle, c’était dans l’air du temps (si j’ose dire). Avec des détails particulièrement précieux pour le lecteur d’aujourd’hui car bon nombre d’ouvrages que Berlioz critique sont tombés dans l’oubli. Les apprentis pianistes ont peiné sur les sonatines de Steibelt ; mais, sans Berlioz, saurions-nous qu’il avait composé un Roméo et Juliette ? Et que Louis Deffès, l’auteur de La Toulousaine, avait signé plusieurs opéras-comiques et surtout une messe que Berlioz estimait (tout en étant capable de descendre en flammes son opéra Les Petits Violons du Roi) ? 

C’est l’époque des premiers concerts de Jules Pasdeloup, avec sa Société des Jeunes Artistes, ancêtre de l’orchestre qui portera son nom. Il l’aime bien Pasdeloup, même si l’on comprend vite que ce n’était pas à ses débuts le meilleur chef d’orchestre de l’époque : 

« D’abord il s’y prit mal, puis un peu mieux, puis bien, Puis enfin il n’y manqua rien. »

C’est l’époque de la création du Faustde Gounod. Berlioz apprécie, non sans quelques réserves : pourquoi imiter le rouet alors qu’on le voit sur scène ? Chez Schubert, c’est pardonnable car il s’agit d’un lied, mais pas à l’opéra. Et ainsi de suite. Gounod, Berlioz l’aime bien. Le Médecin malgré luiest une « riche partition » et « le style musical de cet ouvrage est bien délicat et bien fin pour les habitués du Théâtre-Lyrique ». Mieux encore : « il ne veut pas écrire comme tout le monde, il croit à l’expressionen musique, il a un système… ». Et de garder pour la fin le compliment suprême : « c’est un homme dangereux » (pour toutes ces raisons, cela va sans dire).

Point d’orgue final, plus besoin de s’accorder à l’oreille pour les instruments à cordes grâce à la découverte fabuleuse de F. Delsarte, le Guide-accord ou Sonotype. Il n’y aura plus de discordances (dixit HB) qu’entre les instruments à vent. Pas de problème pour le triangle : « il est généralement reconnu que cela n’est pas nécessaire » (de l’accorder). Comment, Hector ! tu viens de diriger la création du Premier Concerto pour piano de Liszt et tu voudrais nous faire croire qu’un triangle sonne toujours juste ?

Hector Berlioz, Critique musicale, vol. 9, 1856-1859, Société Française de Musicologie (diffusion Symétrie).

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