Promenade

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Substantif féminin qui évoque l’action de se promener, comme le lieu où elle peut se dérouler. Utilisé en musique par Moussorgski pour servir de liant entre ses évocations des tableaux de Hartmann. 

La récente attribution à Yehudi Menuhin d’une promenade dans le septième arrondissement de Paris lui donne un sens musical encore plus fort. Vingt ans après sa disparition, le grand violoniste est enfin honoré par la Ville de Paris. Montpellier, Niort et Rennes n’avaient pas attendu aussi longtemps pour baptiser une rue à son nom. A Rennes, la rue Yehudi Menuhin fait une boucle, ce qui lui permet de commencer et d’aboutir dans la rue W. A. Mozart. Quel tact ! A Paris, on rend généralement hommage aux musiciens sans trop rechigner. Le nouveau quartier des Batignolles leur a fait la part belle avec la rue Mstislav Rostropovitch (presque une centaine de numéros) ou le square Paul Paray. Entre les boulevards des maréchaux et le périphérique, Albert Roussel, Paul Tortelier, Stéphane Grappelli et Marguerite Long semblent faire bon ménage. Relégués au-delà du périphérique, Gustave Charpentier, Jacques Ibert et Lily Laskine sont plus éloignés, Ibert n’ayant en fait qu’une demi-rue (un trottoir à Paris, l’autre à Levallois). Notre chère Lily Laskine, quant à elle, a hérité d’un jardin, pas d’une rue. Mais elle réside ainsi à proximité de la rue Catulle Mendès où elle a vécu si longtemps.

Jardin Lily Laskine © Guilhem Vellut

En fait, il y a une vieille tradition dans de nombreuses villes qui consiste à regrouper musiciens, peintres, hommes de lettres ou banquiers dans un même quartier. Chabrier, Duparc, Fauré, Debussy et Fernand de La Tombelle sont réunis dans une série de squares du 17earrondissement de Paris adjacents à la rue Legendre. En prime, Debussy (le mieux loti) bénéficie d’une rue près de la porte Champerret et d’un jardin (aussi baptisé square) avec un beau monument près de la porte Dauphine. Lalo, Pergolèse, Weber et Berlioz avoisinent dans le 16eprès de la porte Maillot. Brahms, Vivaldi, Pleyel et Dukas respirent le bon air du 12eà côté de la coulée verte. Et naturellement les compositeurs lyriques occupent le terrain entre le Palais Garnier et la Salle Favart. D’autre villes comme Strasbourg, Bordeaux ou Nice ont leur quartier des musiciens. Mais combien d’illustres figures sont encore en liste d’attente, attributions soumises à des critères parfois étonnants, comme certaines autres d’ailleurs. On se souvient de l’attitude de la Ville de Paris qui refusa la pose d’une plaque à la mémoire d’Henri Dutilleux sur l’immeuble où il vécut parce qu’il avait écrit des musiques de film sous l’Occupation. Il a fallu la mobilisation de l’ensemble du monde musical et la pression médiatique pour obtenir gain de cause. Mais point de rue à l’horizon.

Monument Debussy © Creative Commons

La création de nouveaux quartiers donne lieu à certains rattrapages (Messiaen et Casals derrière la BNF). Néanmoins, d’une manière générale, l’attribution d’un nom à une rue vire au cauchemar pour les édiles. Difficile de débaptiser tout ou partie d’une voie : les habitants en seraient les premières victimes, obligés de refaire leurs cartes de visite (ça existe encore ?) et leurs papiers d’identité, sans oublier les contrats d’électricité, gaz, eau, internet… non, oublions, ce seraient des voix perdues aux prochaines élections. Alors, que faire ? créer des voies non habitées ? Yehudi Menuhin vient d’en être l’heureux bénéficiaire ; avant lui Maria Callas avait eu son allée, Serge Rachmaninov son jardin, Gabriel Pierné son square. Promenade, square, jardin, carrefour, l’imagination a ses limites. Mais le pire, c’est l’impasse. Tomber dans l’oubli, c’est chose fréquente, on peut en guérir. Mais il n’y a pas de remède contre l’impasse. Vous imaginez tel ou tel grand compositeur relégué au fond d’une impasse ; dur, dur, surtout s’il a joué un rôle un peu controversé au cours de sa vie artistique. Mozart avait une impasse à Paris (en plus de son avenue). Mais elle a été rebaptisée « square Mozart ». Musicalement correct.

Antoine Mariotte
Edme Mariotte

N’y aurait-il aucune autre piste à explorer ? Le partage peut-être ? Cette rue Jacques Ibert qui tient autant du 75 que du 92, pourrait-elle faire des émules dans le domaine de l’homonymie ? Edme Mariotte, le physicien et botaniste à qui l’on doit la fameuse loi où il est question de volume des gaz et de pression, figurez-vous qu’il a une rue à Paris. Il pourrait la partager avec le compositeur Antoine Mariotte. Cortot le sculpteur avec Cortot le pianiste. Chacun un trottoir… et pas de prénom sur les plaques. Mais attention aux fautes d’orthographe : le grand Européen qu’était Robert Schuman n’a jamais écrit la moindre note de musique, pas plus que le sous-lieutenant Malher.

Encore mieux : dans les grandes villes, la petite reine commence à bénéficier d’un réseau où les entreprenants véhicules à quatre roues (et plus) ne peuvent plus lui faire la cour. Serait-il concevable que ce réseau créé avec force publicité reste anonyme ? Autant de voies qu’il faudrait s’empresser de baptiser. D’un coup de pédale, on pourrait passer (cling cling) sans le moindre danger de la piste Charles Munch à la voie Samson François en croisant Jacques Thibaud ou Arturo Toscanini. Mieux encore, les emplacements réservés aux véhicules de covoiturage devraient porter plusieurs noms (de personnalités ayant œuvré ensemble, naturellement): Clara et Robert Schumann, Meilhac et Halévy, Moussorgski-Ravel, Groupe des Six. Un véritable puits sans fond. A mon humble avis, les équipes municipales issues des prochaines élections devraient y trouver une heureuse source d’inspiration. Et le top du top, ce serait de créer des rues inachevées… pour honorer Schubert, cela va de soi.

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