Allegro confinando

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Coronallegro et Coronadagio prenaient un pot tranquillement à la terrasse d’un café désertée par les humains. 

— Quelle mouche les ont piqués pour qu’ils cessent ainsi de profiter des petits plaisirs de la vie ?, dit Coronallegro dans un élan agitato. 

— Tu n’es pas au courant ? lui répond Coronadagio. Ils sont confinés. 

— ?!?

— Ça veut dire qu’ils se cachent, car ils ont peur de nous.

— Peur de nous, mais on ne ferait pas de mal à une mouche.

— Allons, allons, regarde ce qu’a fait Andantebola. On peut les comprendre.

Surviennent quelques autres Coronas qui se joignent à eux pour déguster un verre de Clos Roquine. Seul l’aîné se contente d’un jus de masque. C’est le sage de la bande, Coronarpeggio. Il a beaucoup vécu en parcourant les portées de haut en bas.

— Vous êtes trop jeunes pour vous souvenir. Mais je vais vous conter ce que leurs ancêtres musiciens ont vécu. Vous comprendrez ce que ce confinement évoque pour eux.

La musique était encore trop harmonieuse pour que nous y trouvions notre place. Pourtant, le fameux confinement était déjà à l’ordre du jour. Les guerres, la politique, les maladies, les vocations religieuses, toutes étaient prétexte à confinement.

Qui aurait cru que notre grand maître Jean-Sébastien Bach séjournerait derrière les barreaux ? Oh, non pas pour une fugue ; juste pour un petit crime de lèse-majesté, emprisonné pendant quatre semaines à Weimar (6 novembre – 2 décembre 1717). Hervé, le rival d’Offenbach, a lui aussi connu le confinement carcéral en 1856, mais pour des affaires de mœurs. Je n’ose vous en parler, ça vous donnerait des idées.

Ignaz Pleyel

La Révolution française a traîné en prison quelques musiciens dont les sympathies royalistes ne plaisaient pas à tout le monde, notamment Ignace Pleyel arrêté en 1793 à Strasbourg où il avait été organiste à la cathédrale pendant une dizaine d’années. Il n’échappa à la mort qu’en composant, en une semaine, la musique d’un drame pour l’anniversaire du 10 Août. Du coup, il fut remis en liberté. Curieux parcours pour celui qu’on s’accorde à reconnaître comme l’auteur probable de la musique de la Marseillaise. Le chevalier de Saint-George a connu des désagréments analogues pendant la Terreur. Un peu plus tard, c’est Cimarosa qui a passé quatre mois en prison à Naples (1799-1800) pour avoir manifesté trop de sympathie à l’égard de l’éphémère République parthénopéenne. Il a eu beau retourner sa redingote en dédiant un hymne à Ferdinand 1er, le roi rétabli sur le trône napolitain, l’hymne républicain qu’il avait composé quelques mois auparavant était encore présent dans les mémoires.

Les guerres ont aussi réduit bon nombre de musiciens à un confinement lourd de conséquences. Paul Paray n’était pas encore le grand chef d’orchestre qu’il deviendra plus tard ; il avait débuté comme compositeur, Grand Prix de Rome, et finissait son séjour romain à la Villa Médicis lorsqu’il fut mobilisé en 1914 puis emprisonné presque aussitôt par les Allemands: il passa quatre ans au camp de Darmstadt où il composa dans sa tête plusieurs œuvres qu’il coucha sur le papier après sa libération. Autre baguette illustre, l’Allemand Hermann Scherchen, qui était en poste à Riga en 1914 : il y fut emprisonné par les Russes comme prisonnier civil de guerre et ne fut libéré qu’après le traité de Brest-Litovsk (1918). Karl Muck connut un sort analogue à Boston lorsque les Américains entrèrent en guerre en 1917, mais son confinement ne dura qu’un an.

Olivier Messiaen

Dresser un catalogue des musiciens emprisonnés pendant la Seconde Guerre mondiale serait fastidieux. Quelques chanteurs qui firent par la suite de brillantes carrières, Boris Christoff, Giuseppe Di Stefano, Dietrich Fischer-Dieskau (emprisonné en Italie jusqu’en 1947), le pianiste Arturo Benedetti-Michelangeli (résistant antifascite emprisonné par les Allemands). L’exemple le plus notoire est celui d’Olivier Messiaen. En 1940, il est emprisonné en Allemagne près de Görlitz. Trois camarades musiciens sont retenus dans le même camp : un violoniste (Jean Le Boulaire, alias Jean Lanier, plus connu pour sa carrière d’acteur cinématographique), un violoncelliste (Etienne Pasquier), un clarinettiste (Henri Akoka). Pour occuper son confinement, Messiaen compose le Quatuor pour la fin du temps qu’ils créent tous les quatre au Stalag VIII A en janvier 1941, grâce à la complicité d’un officier allemand. D’après Messiaen, dont les excès d’enthousiasme étaient légendaires, l’auditoire réunissait cinq mille prisonniers. Etienne Pasquier, peut-être plus lucide, parlait de deux cents. Peu importe. Ce confinement et le hasard des rencontres qu’il a suscitées a donné naissance à l’un des chefs d’œuvre de la musique de chambre. A quelque chose, confinement est bon !

D’autres compositeurs prisonniers de guerre comme Jean Martinon ont mis à profit leur confinement pour composer des œuvres significatives, notamment son Psaume 136, Chant des captifs, qui mériterait d’être repris. Moins connu chez nous, le Tchèque Erwin Schulhoff finit ses jours dans le camp de Wülzburg, victime de la tuberculose. Mais si les prisonniers de guerre bénéficiaient d’une relative liberté leur permettant de composer ou de pratiquer leur instrument, ce n’était pas le cas des musiciens juifs internés à Terezin ou à Auschwitz comme Hans Krása (l’auteur de Brundibar) ou Viktor Ullmann.

Plus près de nous, les régimes autoritaires du XXe siècle ont fait preuve d’un dynamisme et d’une imagination incroyables pour mettre au pas certains musiciens qui osaient afficher des opinions politiquement incorrectes. Des geôles staliniennes aux dictatures militaires, de la Révolution culturelle chinoise aux régimes communistes d’Europe de l’Est, le confinement prenait plus ou moins le même visage, la seule variante étant le degré de torture auxquels étaient soumis les doigts et le cerveau des instrumentistes. Trois exemples chez les pianistes, Zhu Xiao Mei, Georges Cziffra et Miguel Angel Estrella. La première, victime de la Révolution culturelle, emprisonnée pendant cinq ans dans un camp de travail en Mongolie intérieure ; elle n’a survécu qu’en travaillant sur un clavier fictif et en imaginant la musique qu’elle en tirait. Cziffra a d’abord été prisonnier de guerre avant de passer trois ans dans les geôles communistes hongroises (1950-53) où les sévices subis l’ont contraint à porter longtemps des orthèses pour soutenir ses poignets mutilés. Estrella a connu trois ans de torture dans les prisons uruguayennes (1977-80) avant qu’une forte pression médiatique conduite par Yehudi Menuhin mène à sa libération. Et c’est aussi grâce à la pression internationale que le compositeur coréen Isang Yun a été libéré en 1969 après deux ans de détention-torture dans son pays natal. Les services secrets sud-coréens l’avaient enlevé à Berlin-Ouest, où il résidait, car ils voyaient en lui un espion au service de la Corée du Nord, alors que ce n’était qu’un fervent partisan de la réunification des deux Corées. 

Le palmarès de Mikis Theodorakis est encore plus éloquent : capturé à deux reprises pendant la guerre (1942 et 1943), son engagement politique lui a ensuite valu de séjourner dans les prisons grecques en 1946-49 et en 1967-70. En URSS, le compositeur Mieczyslaw Weinberg a été emprisonné en 1953 pour « activités sionistes ». Heureusement pour lui, Staline est mort peu après et il a été libéré grâce à l’intervention de Chostakovitch. Mais c’est seulement aujourd’hui que l’on commence à découvrir son œuvre, un quart de siècle après sa disparition. Autre victime de l’antisémitisme soviétique, en 1970-71, le violoncelliste Mischa Maïsky a passé dix-huit mois dans un camp près de Gorki pour avoir cherché à acquérir un magnétophone ! Oui, c’était interdit de l’autre côté du rideau de fer, tout comme les photocopieuses et la gomme pour fermer les enveloppes.

Autre forme de confinement, les maladies, qui n’ont pas épargné les compositeurs : surdité (Beethoven, Smetana, Fauré), maladies neurologiques (Ravel) ou psychiques (Schumann, Duparc), toutes ont réduit au silence des génies qui avaient encore beaucoup à dire. 

Dom Clément Jacob

Mais le plus admirable, n’est-ce pas le confinement volontaire, le choix de certains musiciens qui se sont retirés dans un monastère : Maxime Jacob faisait partie de l’Ecole d’Arcueil, un groupe de jeunes compositeurs qui s’étaient placés sous la férule d’Erik Satie. Converti au catholicisme sous l’influence de Jacques Maritain, il entra en 1927 chez les bénédictins d’En Calcat où, devenu Dom Clément Jacob, il passa les cinquante dernières années de sa vie tout en composant abondamment. Et c’est le même monastère que choisira en 1974 le pianiste Thierry de Brunhoff, disciple chéri d’Alfred Cortot, fils et frère des auteurs de Babar.

Subjugués par un tel savoir, les Coronas éberlués écoutent Coronarpeggio avec admiration. L’homme est donc toujours le plus fort ? Seul, un petit jeune qui les avait rejoints en cours de route ose s’exprimer avec une certaine arrogance :

— On ne va pas reculer, tout de même. Regardez nos avantages acquis : personne dans les rues, à nous les terrasses, il y a même de l’oxygène dans l’air. 

Son enthousiasme ne semble pas contagieux (bonne nouvelle !). Seul Coronarpeggio reprend la parole :

— Tu verras, Coronavirus, l’homme est plein de ressources qu’il ignore. Nous devrons céder la place. Profite bien du temps présent car tes jours sont comptés. Je suis sûr qu’ils sont déjà en train de cliquer pour mieux connaître les héros du confinement dont je vous ai raconté l’histoire. C’est la vie. Ils appellent ça l’espoir.


Laisser un commentaire