Dukas et Caplet

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Heureuse époque où les critiques musicaux étaient souvent des compositeurs. Nous sommes au début du XXe siècle. Le cloisonnement qui s’est établi au fil des années entre les qualifications professionnelles dans le monde musical n’existait pas. Dukas et Caplet ont été tous deux critiques musicaux. C’est peut-être leur seul point commun. Hasard bibliographique, deux livres récents leur sont consacrés, deux livres qui permettent de s’immerger dans l’univers de la musique française du début du XXe siècle, notamment la période de guerre.

Paul Dukas

Le second volume de la Correspondance de Paul Dukasétablie par Simon-Pierre Perret (Actes Sud / Palazzetto Bru Zane) couvre les années 1915-1920. Dukas était trop âgé pour endosser l’uniforme, c’est un éclairage de confiné qu’on peut y trouver. Pas facile à vivre cette période où les hommes valides non mobilisés étaient montrés du doigt dans les rues, où chaque famille était marquée par la disparition de l’un ou de plusieurs des siens, sans compter les horribles mutilations subies au front. Dukas avait la plume facile, une longue expérience de critique musical et une rare fécondité épistolaire. La majeure partie de ses lettres sont adressées à son élève le critique Robert Brussel et à l’avocat Paul Poujaud, figure marquante de la vie artistique parisienne. Réponses à des nouvelles du front pour le premier, échanges sociaux et politiques très développés avec le second. Dukas s’y montre à la fois précis et discret. Les temps sont propices aux attitudes conflictuelles, mais il les évite avec délicatesse. Son regard sur ses contemporains est plein d’humanité et toujours lucide. Ses lettres sont une sorte de miroir où se lisent les témoignages de ses correspondants. Dukas avait cessé de composer à cette époque, silence qui n’a jamais été vraiment expliqué. Mais les considérations musicales ne sont pas absentes pour autant. 

Paul Dukas à sa table de travail

« Que faire de la musique allemande ? ». Cet antigermanisme généralisé avait poussé l’éditeur Jacques Durand à publier des éditions françaises des grands classiques du répertoire, pour ne pas avoir recours à Peters ou à Breitkopf (dont la distribution devait, en outre, être sérieusement perturbée). Toutes les grandes figures de la musique française avaient été mises à contribution, Debussy, Saint-Saëns, Ravel, Samazeuilh en tête. Dukas s’était vu confier l’édition des œuvres pour piano de Beethoven. Mais il ne mâche pas ses mots à l’égard de la musique allemande, malgré toute son admiration pour le maître de Bonn. Wagner et Richard Strauss y laissent quelques plumes : « Contentons-nous du retour de Wagner puisqu’il revient en de bonnes conditions, c’est-à-dire aussi mal joué qu’avant la guerre », écrit-il à Paul Poujaud en 1919 lorsque les Concerts Pasdeloup programment à nouveau la musique du maître de Bayreuth. La jeune génération le laisse sceptique, Poulenc, Cocteau : « Il n’y a que le dernier cri qui compte ». Milhaud n’est pas épargné : « Avez-vous vu le Bluff sur le toit ? » demande-t-il à Paul Poujaud. 

Pas un mot sur André Caplet dans ces 543 lettres de Dukas. Une génération les sépare, deux univers esthétiques très différents, même si Dukas nourrissait la plus grande admiration pour Debussy dont Caplet était le plus proche disciple. Mais le nom et la musique de Dukas reviennent souvent sous la plume de Caplet, à commencer par L’Apprenti sorcierdont il loue «  le solide classicisme de son plan, la rutilance de ses revêtements… », ou La Péri« d’une éloquente et grave beauté ». C’est à la Société française de musicologie que l’on doit un ouvrage qui rend enfin justice à André Caplet, l’un des musiciens français les plus méconnus et les plus attachants (Ed. Symétrie). Une quinzaine d’approches différentes réunies sous la direction de Denis Herlin et Cécile Quesnay, c’était le meilleur moyen de mettre en lumière la polyvalence de Caplet : le compositeur, bien sûr, mais aussi le chef d’orchestre (considéré comme l’une des meilleures baguettes de son temps), le critique musical, le disciple et ami de Debussy qui lui avait confié l’orchestration de certaines de ses œuvres, ses convictions religieuses, ses années sous les drapeaux pendant le Grande Guerre. A ce propos, une lettre de son camarade Lucien Durosoir lève le voile sur les circonstances de sa mort, que tous les précédents biographes attribuaient aux conséquences des émanations de gaz de combat. La vérité est autre : sa chambre, au front, était chauffée par un poêle dont le tirage fut interrompu pendant la nuit, provoquant une grave intoxication au monoxyde de carbone. Pas de quoi en faire une victime des gaz de combat. Au front, pendant les périodes de repos, loin des lignes, il avait organisé une vie musicale intense (un concert tous les deux jours parfois) avec des collègues professionnels, comme Maurice Maréchal, Lucien Durosoir ou Gustave Cloez, et des officiers amateurs éclairés, notamment le général Mangin qui lui commanda sa Marche héroïque. Trouver des instruments relevait du système D, à la guerre, comme à la guerre… Caplet avait beaucoup écrit, comme critique d’abord, mais aussi des analyses, les débuts d’un journal et de nombreuses lettres. Un vrai journal de bord.

Simon-Pierre Perret, Correspondance de Paul Dukas, vol. 2 : 1915-1920. Actes Sud / Palazzetto Bru Zane.

Denis Herlin et Cécile Quesney (éd.), André Caplet, compositeur et chef d’orchestre, Société Française de Musicologie / Symétrie.

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