La magie des lettres

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Elles sont 26, dans notre alphabet du moins, 26 merveilleuses petites figures omniprésentes dans notre vie. Elles servent à écrire, bien sûr, et à lire aussi, mais à bien d’autres usages encore. Usages que notre civilisation du raccourci n’a fait que démultiplier. En matière de courrier, inutile aujourd’hui d’écrire intégralement le nom du pays de destination. Une simple lettre suffit, parfois deux ou trois pour les lettres … embouteillées, comme le C ou le L. Par bonheur, le code postal et les plaques minéralogiques utilisent les mêmes abréviations. Miracle de la concertation internationale.

Un central téléphonique d’antan

Au rayon des souvenirs figurent les numéros de téléphone d’antan, avec leurs trois lettres initiales qui permettaient de savoir qu’à Paris DAN et ODE correspondaient au Quartier latin, KLE et PAS au seizième arrondissement, ROQ et VOL à la Bastille et à la République. Mais l’époque du 22 à Asnières a fait son temps, l’accès au téléphone (filaire, une ligne par foyer !) s’est généralisé (merci Giscard) et les chiffres ont remplacé les lettres. Le virus circulait néanmoins et on n’allait pas se débarrasser des lettres si facilement. D’autres abréviations allaient prendre le relais, Cerfa, ISO, AFNOR, ISBN, CNI, VTT, ONG… qui sont devenues des compagnes de route tellement présentes que nous ne saurions vivre sans elles… à défaut de savoir qui elles sont.
En musique, c’est la même chose : je pense à cette pauvre journaliste qui présentait l’autre soir à la télévision un nocturne de Chopin « en E minor » ; elle semblait tellement décontenancée ! Les latins auraient dit « mi », mais la pochette du CD qu’elle avait sous les yeux était rédigée en anglais, mondialisation oblige. Les Anglo-saxons, comme les Germains, préfèrent les lettres pour parler de notes ; lettres d’outre-Manche ou lettres d’outre-Rhin ? Apparemment, pas de différence. Au début de la gamme, tout commence bien avec la lettre A (chantez « la », comme celui du diapason). Mais cet unisson vire vite à la dissonance : le B allemand est plus bas que le B anglais, un demi-ton. Certains pensaient pourtant que la construction européenne pourrait se faire dans l’harmonie. Vite, un accordeur ! « Remontez-nous le B allemand, s’il vous plaît, Herr Klavierstimmer — Impossible, c’est un modèle déposé, bémolisé, inaltérable. Mais je peux vous proposer d’en faire un H, qui sonnera comme le B anglais — Ô oui, merci Monsieur l’accordeur. Mais après, pour les autres notes, pardon, les autres lettres, il faudra encore que vous fassiez des miracles ? — Non, après cette petite mise à jour, tout sera uniformisé ». Ouf ! Finalement la solmisation de Guido d’Arezzo (ndt : le créateur des notes d’expression latine) avait du bon. On garde la version 1025.00.01 (la version 02, qui remplace ut par do, reste compatible avec les deux appellations. On peut la télécharger gratuitement sans risque de bug).

Hymne à saint Jean de Guido d’Arezzo dont les premières syllabes de chaque vers sont devenues les notes de la gamme latine

Les musiciens aiment donc les lettres. Schumann a même intitulé « Lettres dansantes » l’un des mouvements de son Carnaval. D’autres ont utilisé les notations évoquées plus haut pour créer des thèmes, le plus fameux étant B.A.C.H., hommage au Cantor de Leipzig repris par des dizaines de compositeurs, de Liszt à Schnittke en passant par Schumann, Honegger ou Roussel, sans oublier J.S. Bach lui-même qui signait ainsi entre les portées (B.A.C.H. : si bémol, la, do, si naturel).

Carnaval, op. 9, de Robert Schumann

Mais les lettres ont un autre usage en musique : elles servent à cataloguer la production des compositeurs qui n’ont donné aucun numéro d’opus à leur œuvres, parfois même à se substituer à ces opus quand ils manquent d’exactitude. La lettre emblématique en la matière, qui a fait école, est incontestablement le K, K de Köchel, sans qui nous serions perdus dans l’œuvre de Mozart. Le chevalier Ludwig Alois Friedrich von Köchel (1800-1877) n’était pas n’importe qui. Botaniste, minéralogiste, naturaliste, passionné de musique, il consacra une part importante de sa vie à classer l’œuvre de Mozart, ce qui aboutit, en 1862, au fameux catalogue dans lequel chaque numéro est précédé de son initiale. Si je vous dis K 525, vous saurez tout de suite que je parle de la Petite Musique de nuit ; et si je parle de K 550, c’est pour évoquer la musique d’attente téléphonique la plus répandue, la Quarantième Symphonie. Vint ensuite le fameux BWV, le catalogue de l’œuvre de J.S. Bach (Bach-Werke-Verzeichnis), à ne pas confondre avec une célèbre marque de voitures allemande, confusion fréquente dans certains articles mal relus sur le net. Ce catalogue, établi dans toute la rigueur de la musicologie allemande, a fait des émules avec Haendel (HWV), Telemann (TWV), Buxtehude (BuxWV), Zelenka (ZWV) et bien d’autres. On notera la modestie des auteurs de ces catalogues dont les noms n’apparaissent pas dans ces sigles. 

Ludwig Alois Friedrich von Köchel, auteur du catalogue de l’œuvre de Mozart

Avec Otto Erich Deutsch, Schubert a trouvé son sauveur, celui grâce auquel on peut enfin s’y retrouver dans les 998 œuvres, achevées et inachevées, qu’il nous a laissées. Ce qui valait bien un D devant chaque numéro. Le pli était pris ; dès lors qu’un musicologue consacrait sa vie à mettre de l’ordre dans l’œuvre d’un compositeur, il gagnait le droit de voir son initiale immortalisée : G (Gérard pour Boccherini), L (Lesure pour Debussy), M (Marnat pour Ravel), N (Nectoux pour Fauré), S (Searle pour Liszt)… entre autres. Certains comme Vivaldi ou Domenico Scarlatti ont même connu plusieurs initiales, le P de Pincherle puis le R de Ryom pour le premier, le L de Longo et le K de Kirkpatrick pour le second, ce qui complique les choses si on ne possède pas la table de correspondance appropriée. Et comme le nombre de compositeurs en manque de catalogue ne cesse d’augmenter, une seule lettre sera bientôt insuffisante. C’est déjà le cas pour Bartók, catalogué par András Szőllősy : Sz à défaut de S, déjà réservé pour Liszt.

Peut-on imaginer, dans quelques années, qu’au moins quatre ou cinq lettres soient nécessaires pour éviter toute confusion ? et qu’un certain Helmut von Covidgenstein, spécialiste d’un compositeur dont je tairai le nom, se lance dans le catalogage de son musicien favori. Osera-t-il alors placer une œuvre dans la case… 19 ?   

A écouter :

Schumann : Lettres dansantes (extr. du Carnaval, op. 9) 

Philippe Bianconi, piano.

Liszt :  Prélude et fugue sur B.A.C.H. 

Dominique Merlet, piano

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