La plume de Berlioz

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Au-delà des notes, Berlioz avait une plume, c’est indéniable. Parmi les grands compositeurs qui ont couché sur le papier mémoires, critiques ou études diverses, il est incontestablement le plus fécond. Le dixième volume de ses critiques musicales qui vient de paraître couvre en presque 600 pages les années 1860-1863, au terme desquelles il cessera de livrer ses feuilletons au Journal des débats ; autant dire que l’ensemble de la vie musicale parisienne est passée au crible, pas toujours avec tendresse mais avec un art de l’écoute qu’il sait faire partager. Quand un compositeur prend la plume, on a l’assurance de ne pas lire certaines inepties frôlant l’incompétence. Mais, envers du décor, il y a le risque d’une subjectivité déformante que le lecteur doit prendre en compte. Encore faut-il que celui-ci ait des points de référence pour cette « lecture compensée ». Quand Berlioz parle de Tristancomme d’une « page étrange », ajoutant qu’il n’a « pas la moindre idée de ce que l’auteur a voulu faire », pas de problème, nous savons de quoi il parle et peut-être aurions-nous eu une réaction analogue. Quand il s’attaque à Offenbach ou à Rossini, là aussi, nous sommes en terrain de connaissance. Ceux qu’il encense nous sont familiers : Beethoven,  « infatigable Titan », Gluck qui « a tout autant de droits à ce nom » ou Weber. 

Infatigable lui aussi, Berlioz prend la défense des compositeurs face aux interprètes qui s’arrogent le droit de modifier les partitions, comme cette chanteuse qui « a cru néanmoins devoir venir en aide à ce pauvre Mozart, en ajoutant à sa phrase plusieurs petits brimborions mélodiques qu’elle croit être des ornements… ». Et de conclure son réquisitoire en citant Talleyrand : « Il y a en France quelqu’un qui a plus d’esprit que Voltaire, c’est tout le monde. » Autre page d’anthologie, lorsque Berlioz s’enflamme à propos de la Cinquième Symphoniede Beethoven où les chefs de la Société des Concerts du Conservatoire se permettent de « déplorables libertés ». Le premier (Habeneck) avait supprimé les contrebasses au début du troisième mouvement : « Les contrebasses ne produisent pas là un bon effet » fait-il dire à Habeneck, « je les ai retranchées il y a plus de vingt ans ; j’aime mieux les violoncelles seuls. » Et en poursuivant la lecture, Berlioz nous révèle que le successeur d’Habeneck rétablira les contrebasses, que son propre successeur supprimera à nouveau, etc…

A vagabonder dans les écrits de Berlioz, on découvre l’existence de compositeurs totalement oubliés, mais qui semblent avoir eu quelques instants de notoriété, certains semble-t-il non dépourvus de talent comme Duprato (auteur d’un opéra-comique intitulé Salvator Rosa), Grisar (Le Joaillier de Saint-James) ou Ritter (Marianne). On découvre qu’avant Poulenc, un certain Alary avait composé un opéra intitulé La Voix humaine, « une musique simple et facile, pas trop bruyante et fort commode pour les voix ». Malheureusement, une bonne musique ne suffit pas à faire un bon ouvrage lyrique et l’ironie berliozienne s’en donne à cœur joie avec une description fort détaillée des synopsis les plus improbables (celle de Barkoufd’Offenbach est une page d’anthologie). Et lorsque des traits incendiaires semblent inappropriés, il pratique avec diplomatie l’art de la pommade : « Après une représentation de Royal-Cravate, on peut s’en aller à pied, on n’est pas plus malade qu’on ne l’était en y entrant, on n’a envie d’assassiner personne et l’on boirait sans horreur un verre d’eau ». 

Références plus durables, certaines critiques d’ouvrages oubliés de compositeurs qui ont surmonté l’épreuve du temps, comme La Circassienne(Auber), La Reine de Saba(Gounod) ou Rita(Donizetti) pourraient donner des idées à certains pour sortir de la routine du répertoire.

Encore un mot qui nous rend Berlioz bien sympathique : « Certes Haydn n’était pas un bonhomme, mais un homme bon ; et la preuve, c’est qu’il avait une femme insupportable qu’il n’a jamais battue, et par qui, dit-on, il s’est quelquefois laissé battre. »

Hector Berlioz, Critique musicale, vol. 10, 1860-1863, éd. Anne Bongrain et Marie-Hélène Coudroy-Saghaï. Société Française de Musicologie, Paris, 2020 (distr. Symétrie).

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