Reynaldo Hahn, un touche-à-tout de génie.

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Pianiste, chanteur, chef d’orchestre, compositeur, conférencier, critique musical, directeur d’opéra… trop, c’est trop ! En France, on catalogue les individus en fonction de leurs talents, de leurs activités. Point barre ! Cochez la case correspondante. Parfois, on donne droit à deux cases simultanées. Mais pas davantage. Au-delà, c’est le bug. Donc suspicion : comment un individu normal pourrait-il être compétent dans autant de domaines ? Exit Mozart, exit Bach, exit Menuhin et tant d’autres. D’ailleurs, ce compositeur polyvalent, Reynaldo Hahn, a écrit une musique qui ne correspond pas aux canons édictés par les ayatollahs de la musique contemporaine. Comment accorder quelque crédit à un musicien de salon qui ose s’attacher au plaisir des auditeurs, à la beauté ? Tout à fait inconvenant. Donc, on l’oublie. Et c’est ce qui est arrivé à Reynaldo Hahn.

D’une œuvre considérable, qu’a donc retenu la postérité ? CibouletteLe Marchand de Venise, et quelques mélodies. En ce qui me concerne, j’ai découvert Reynaldo Hahn grâce à des enregistrements dans lesquels il chantait des airs d’Offenbach en s’accompagnant au piano. Quel style, quelle élégance, inimitable. Parfait reflet de ce qui domine dans les ouvrages ou articles d’encyclopédies qui lui ont été consacrés. https://www.youtube.com/watch?v=8eU5TI3rCSM

Pendant près d’un demi-siècle, Reynaldo a été l’une des figures charnières du tout-Paris, fréquentant avec assiduité les salons de Mme de Saint-Marceaux ou de la princesse de Polignac. Stravinski le décrit comme « l’idole des salons de Paris ». Il est très lié avec Sarah Bernhardt, Mallarmé et tant d’autres ; il entretient une liaison passionnée avec Marcel Proust. Mais derrière le vernis de cette vie mondaine, il y a un bourreau de travail, formé à l’école de Massenet et paré de dons que peuvent lui envier la plupart des compositeurs. Dès les premières années du XXe siècle, on lui colle l’étiquette de « musicien de salon » ou de « sous-Massenet », au point de voir le grand pianiste Edouard Risler s’indigner du traitement réservé à celui qu’il considère comme « une des personnalités les plus originales de la musique moderne ».

L’une de ses œuvres les plus fines est la comédie musicale Mozart, écrite conjointement avec Sacha Guitry, où il pastiche avec un art supérieur la musique de son modèle. Modèle dont il sera l’un des plus grands interprètes, dirigeant ses opéras au Festival de Salzbourg, invité par Lilli Lehmann, ou au Théâtre des Champs-Elysées, en « second » de Bruno Walter. On lui doit d’ailleurs plusieurs cadences pour différents concertos de Mozart qui gagneraient à être reprises.

L’interprète et le compositeur se doublent d’un critique musical : il affine sa plume dans différents journaux avant de signer dans les colonnes du Figaro. A Deauville et à Cannes, il dirige les saisons musicales. Alfred Cortot lui demande de donner « des cours supérieurs d’interprétation vocale » à l’École normale de musique (on lui doit un ouvrage sur le sujet, Du chant, publié en 1921). A la Libération, il est nommé directeur de l’Opéra de Paris. 

Incroyable parcours d’une diversité impensable de nos jours où sortir de la case qui vous a été attribuée risque de voir votre carrière semée d’embuches. Incroyable parcours retracé par Philippe Blay dans sa récente biographie, une somme passionnée dédiée à un musicien auquel il a déjà consacré plusieurs ouvrages (Fayard). Aucune des biographies antérieures de Reynaldo Hahn n’avait creusé le sujet avec une telle soif de vérité, un tel souci du détail, une volonté de rendre justice à un musicien victime des chapelles et des querelles de la mode. Reynaldo n’aimait pas les véristes italiens. Est-ce un crime ? Il leur préférait Gounod et Saint-Saëns. Wagner était un dieu pour lui, Richard Strauss le laissait dans une « grande incertitude ». Et ainsi de suite. Dans le chapitre intitulé « L’arbitre du goût », Philippe Blay décortique les passions et les aversions musicales de Reynaldo Hahn, toutes parfaitement justifiées. Aucune gratuité, aucun règlement de compte. Il aime ou il n’aime pas. Et il explique pourquoi. C’est tellement simple que ça nous semble évident. Pourtant, ce n’est pas toujours le cas et, à cet égard, ce livre peut nous faire réfléchir à nos réactions face à la musique de notre temps et à l’attitude des critiques qui s’emballent ou descendent en flamme sans justification. 600 pages de passionnantes découvertes.

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