Il a fait l’histoire de la musique

Alain Pâris
Ecrit par Alain Pâris

Quel étrange personnage était Richard Strauss. Oser cette phrase Les autres composent, moi, je fais l’Histoire de la musique révèle une perception de sa propre personnalité qui a, au moins, le mérite de la franchise. Le succès déforme la nature humaine. Les épreuves de la vie également. Strauss a connu le succès très tôt. Il a traversé la période hitlérienne dans des conditions qui prêtent à discussion, il en a payé le tribut à la fin de sa vie. Ça, c’est la face visible et connue du personnage. Mais il y a un autre Strauss, le compositeur adulé par une femme autoritaire qui tenait les cordons de la bourse avec un sens des affaires très développé; un homme doté d’un sens de l’humour décapant et une grande confiance en son propre génie, comme le révèle la phrase citée plus haut. C’est en parlant au chef d’orchestre suisse Otmar Nussio qu’il l’a prononcée à la fin de sa vie. L’homme est aigri, réfugié en Suisse après la Seconde Guerre mondiale en attendant de voir son statut clarifié par les alliés, privé de ses droits d’auteur et vivant dans un certain dénuement. Le grand mécène et chef d’orchestre suisse Paul Sacher se souvenait dans quelles conditions il lui avait commandé les Métamorphoses, œuvre que Strauss avait en réalité déjà écrite et qu’il cherchait à vendre pour des raisons bassement matérielles. Sacher m’avait confié avoir hésité avant de concrétiser la commande, l’esthétique de Strauss ne correspondant pas vraiment à sa ligne artistique. Faut-il rappeler que Sacher avait été le commanditaire des grandes œuvres de Bartók, Honegger ou Stravinski. Mais devant la situation financière précaire de l’auteur de Salomé, il lui passa commande. L’histoire ne s’arrête pas là. Quelque temps après la livraison de l’œuvre, l’intermédiaire mandaté par Strauss réapparut pour proposer à Sacher d’acheter le manuscrit. « Ce qui m’avait été remis, n’est-ce pas le manuscrit comme nous en étions convenus lors de la passation de la commande ? » — « Non, dit l’interlocuteur embarrassé, Strauss ne vous avait fait parvenir qu’une copie ». Sacher qui tenait à posséder l’original de toutes ses commandes demanda alors à quel prix Strauss le lui céderait. « Au même prix que celui déjà versé pour la commande ». Et voilà comment Strauss vendit deux fois les Métamorphoses à Paul Sacher. 

Le sens de l’humour de Strauss était souvent décapant. On en a un exemple dans sa musique avec le cycle de lieder Krämerspiegel où il tourne en ridicule les éditeurs de musique. Le chef d’orchestre George Sébastian, qui avait été son assistant, racontait comment Strauss avait réduit à néant une chanteuse qui faisait ses débuts dans Sophie sous sa direction… avec quelques problèmes de justesse. Pendant une répétition, Strauss lui demanda de s’approcher du bord de la scène et lui demanda : « Mademoiselle, pourriez-vous nous donner votre la ? ». 

Autre exemple de cet humour cinglant. Strauss aimait briller en société. À l’issue d’un dîner chez une admiratrice dont la table révélait un sens de l’économie peu compatible avec l’appétit du maestro, son hôtesse le raccompagna en disant : « Mon cher Maître, c’était un plaisir de vous recevoir. Ma table vous est ouverte, revenez quand vous voulez — Mais tout de suite chère Madame… ». 

Voilà pour la transmission orale. Quant à la transmission écrite, elle vient de s’enrichir d’un précieux livre dû à Christophe Looten, Moi, je fais l’histoire de la musique (Fayard). Les écrits autobiographiques de Strauss ont été publiés en 2016, seize cahiers remplis un peu au hasard au fil de sa carrière. C’est dans ces cahiers qu’a puisé Christophe Looten pour retracer la vie du compositeur et son implication dans l’histoire de son temps. Une part importante avait été éditée par Willi Schuh en 1949. Strauss, qui n’avait pas été consulté sur le choix des textes, s’était montré fort mécontent. Deux ans plus tard, paraissait à Lausanne sous le titre Anecdotes et Souvenirs une version française sélective. Certains de ces textes se retrouvent dans l’ouvrage de Christophe Looten, sous une nouvelle traduction. Témoignages sur la musique, témoignages et conseils d’un grand chef d’orchestre, témoignages sur des époques tellement différentes traversées au fil d’une longue vie. On retiendra les précieuses Dix règles d’or d’un jeune chef d’orchestre, mais aussi les rencontres avec les grands de ce monde, ses relations avec le pouvoir nazi, comment il a obtenu de Mussolini une intervention pour faire représenter La Femme sans ombre à la Scala et bien d’autres anecdotes. Aujourd’hui, Strauss aurait été un champion des réseaux sociaux.

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